Un conte d'Allais chaque trimestre

Un Conte de Noël

Ce matin-là, il n’y eut qu’un cri dans tout le Paradis :

– Le bon Dieu est mal luné aujourd’hui. Malheur à celui qui contrarierait ses desseins !

L’impression générale était juste : le Créateur n’était pas à prendre avec des pincettes.

À l’archange qui vint se mettre à sa disposition pour le service de la journée, il répondit sèchement :


– Zut ! fichez-moi la paix !

Puis, il passa nerveusement Sa main dans Sa barbe blanche, s’affaissa – plutôt qu’il ne s’assit – sur Son trône d’or, frappa la nue d’un pied rageur et s’écria :

– Ah ! j’en ai assez de tous ces humains ridicules et de leur sempiternel Noël, et de leurs sales gosses avec leurs sales godillots dans la cheminée. Cette année, ils auront… la peau !

Il fallait que le Père Éternel fût fort en colère pour employer cette triviale expression, Lui d’ordinaire si bien élevé.

– Envoyez-moi le bonhomme Noël, tout de suite ! ajouta-t-il.

Et comme personne ne bougeait :

– Eh bien ! vous autres, ajouta Dieu, qu’est-ce que vous attendez ? Vous, Paddy, vieux poivrot, allez me quérir le bonhomme Noël !

(Celui que le Tout-Puissant appelle familièrement Paddy n’est autre que saint Patrick, le patron des Irlandais.)

Et l’on entendit à la cantonade :


– Allo ! Santa Claus ! Come along, old chappie !

Le bon Dieu redoubla de fureur:

– Ce pochard de Paddy se croit encore à Dublin, sans doute ! Il ne doit cependant pas ignorer que j’ai interdit l’usage de la langue anglaise dans tout le séjour des Bienheureux !

Le bonhomme Noël se présenta :

– Ah ! te voilà, toi !

– Mais oui, Seigneur !

– Eh bien ! tu me feras le plaisir, cette nuit, de ne pas bouger du ciel…

– Cette nuit, Seigneur ? Mais Notre-Seigneur n’y pense pas !… C’est cette nuit… Noël !

– Précisément ! précisément ! fit Dieu en imitant, à s’y méprendre  l’accent de Raoul Ponchon.

– Et moi qui ai fait toutes mes petites provisions !...

– Le royaume des Cieux est assez riche pour n’être point à la merci même de ses plus vieux clients. Et puis… pour ce que ça nous rapporte !

– Le fait est !

– Ces gens-là n’ont même pas la reconnaissance du polichinelle… Je fais un pari qu’il y aura plus de monde, cette nuit, au Chat Noir qu’à Notre-Dame-de-Lorette. Veux-tu parier ?

– Mon Dieu, vous ne m’en voudrez pas, mais parier avec vous, la Source de tous les Tuyaux, serait faire métier de dupe.

– Tu as raison, sourit le Seigneur.

– Alors, c’est sérieux ? insista le bonhomme Noël.

– Tout ce qu’il y a de plus sérieux. Tu feras porter tes provisions de joujoux aux enfants des Limbes. En voilà qui sont autrement intéressants que les fils des Hommes. Pauvres gosses !


Un visible mécontentement se peignait sur la physionomie des anges, des saints et autres habitants du céleste séjour.

Dieu s’en aperçut.


– Ah ! on se permet de ronchonner ! Eh bien ! mon petit père Noël, je vais corser mon programme ! Tu vas descendre sur terre cette nuit, et non seulement tu ne leur ficheras rien dans leurs ripatons, mais encore tu leur barboteras lesdits ripatons, et je me gaudis d’avance au spectacle de tous ces imbéciles contemplant demain matin leurs âtres veufs de chaussures

– Mais… les pauvres ?... Les pauvres aussi ? Il me faudra enlever les pauvres petits souliers des pauvres petits pauvres ?

– Ah ! ne pleurniche pas, toi ! Les pauvres petits pauvres ! Ah !. ils sont chouettes, les pauvres petits pauvres ! Voulez-vous savoir mon avis sur les victimes de l’Humanité Terrestre ? Eh bien ! ils me dégoûtent encore plus que les riches !... Quoi ! voilà des milliers et des milliers de robustes prolétaires qui, depuis des siècles, se laissent exploiter docilement par une minorité de fripouilles féodales, capitalistes ou pioupioutesques ! Et c’est à moi qu’ils s’en prennent de leurs détresses ! Je vais vous le dire franchement : Si j’avais été le petit Henry, ce n’est pas au café Terminus que j’aurais jeté ma bombe, mais chez un mastroquet du faubourg Antoine !


Dans un coin, saint Louis et sainte Elisabeth de Hongrie se regardaient, atterrés de ces propos :

– Et penser, remarqua saint Louis, qu’il n’y a pas deux mille ans, il disait : Obéissez aux Rois de la terre ! Où allons-nous, grand Dieu ! où allons-nous ? Le voilà qui tourne à l’anarchie !

Le Grand Architecte de l’Univers avait parlé d’un ton si sec que le bonhomme Noël se le tint pour dit.

Dans la nuit qui suivit, il visita toutes les cheminées du globe et recueillit soigneusement les petites chaussures qui les garnissaient.

Vous pensez bien qu’il ne songea même pas à remonter au ciel cette vertigineuse collection. Il la céda, pour une petite somme destinée à grossir le denier de Saint-Pierre, à des messieurs fort aimables, et voilà comment a pu s’ouvrir, hier, à des prix qui défient toute concurrence, 739, rue du Temple, la splendide maison :


Au bonhomme Noël

Spécialité de chaussures d’occasion en tous genres

pour bébés, garçonnets et fillettes.

Nous engageons vivement nos lecteurs à visiter ces vastes magasins, dont les intelligents directeurs, MM. Meyer et Lévy, ont su faire une des attractions de Paris.


                                                                                  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .


Alphonse Allais, Deux et deux font cinq, Paul Ollendorff, éditeur, 1895.



Le vol de Grand Escalier de l'Opéra


Je laisse au lecteur le soin de se figurer la tête que fit M. Gailhard, opérant sa petite inspection matinale d’usage dans son coquet établissement quand il s’aperçut que le Grand Escalier avait totalement disparu.

D’abord, et à bien juste titre, M. Gailhard se crut le jouet d’une illusion, la proie d’une hallucination et l’objet tout à la fois de quelque psychoxylostome mal déterminé.

Après les rites employés en pareil sport, frottage d’yeux, pincement du derme, appel au jugement d’autrui, etc., etc., M. Gailhard en demeurait à cette certitude :


Le Grand Escalier de l’Opéra

N’était plus là.

Où diable pouvait-il bien être passé !

La veille on avait joué La Walkyrie.

Après la représentation, un public délicieusement ému avait dégravi les illustres marches de Charles Garnier.

De ce détail, M. Gailhard se souvenait avec précision.

L’absence, d’ailleurs, à cette heure, du Grand Escalier, n’aurait pas manqué de susciter mille remarques dont beaucoup, loin de passer inaperçues, eussent au contraire déterminé la nomination immédiate d’une Commission d’Enquête.

Donc, pas de doute à cet égard, le Grand Escalier de l’Opéra avait disparu dans le courant de la nuit qui venait de s’accomplir.

Quel sage disait naguère : « Si l’on m’accusait d’avoir volé les tours de Notre-Dame, je commencerais par filer à l’étranger » ?

M. Gailhard connut ce frisson.


– Pourvu, Seigneur, inpetta-t-il, qu’on ne m’accuse pas

D’avoir mal surveillé

Notre Grand Escalier.

Et l’idée lui vint de fuir en Toulouse.

Mais, secouant vite cet instant de défaillance, M. Gailhard voyait bientôt – nous abrégeons – ses détections couronnées de succès.

Il ne s’était pas trompé.

À la tête d’une escouade d’agents, faisant brusquement irruption dans un antique et somptueux hôtel du Quartier Saint-James, il surprit une douzaine d’individus occupés à remonter et mettre en place les matériaux soigneusement numérotés du fameux Escalier.


– Que personne ne bouge, braqua M. Gailhard.

Le plus âgé des individus s’avança.

– C’est bien, Monsieur le Directeur. Nous sommes pris. Nous ne vous opposons la moindre rouspette. Rengainez !

– Qui donc êtes-vous ?

– M. Buissonnière, pour vous servir ; l’illustre Buissonnière, ancien directeur de l’École qui portait son nom. M. Buissonnière, actuellement chef de la Bande des Voleurs d’Escaliers.

– La Bande des Voleurs d’Escaliers ?

Est-ce donc d’aujourd’hui seulement que vous entendez parler d’escaliers dérobés ?

– Rien de plus juste, n’insista pas M. Gailhard.

– Jusqu’à présent – l’avez-vous remarqué ? – les escaliers dérobés se signalaient par leur étroitesse inconfortable, tortuosité, ténébrance et autres méphitismes. Pourquoi, me dis-je un jour, tant qu’à dérober des escaliers, ne pas en posséder remplissant de meilleures conditions de luxe et de salubrité ? C’est alors
(s’inclinant), Monsieur le Directeur, que nous pensâmes au vôtre.

– Allons, allons, fit bon-princièrement M. Gailhard, il ne vous sera rien fait pour cette fois, mais à la condition que vous remettiez immédiatement tout en place.

– J’allais vous le proposer, sanglota M. Buissonnière, visiblement bourrelé de remords.


Et voilà comment tant étrange aventure put se dénouer sans le moindre scandale grâce à la perspicacité d’abord, au tact ensuite, du directeur de notre première scène lyrique.


                                                                                  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .


Alphonse Allais, Le Journal, 6 décembre 1904.



Curieux cas de conscience



Les personnes qui n’ont pas l’habitude de faire le tour du monde auront beaucoup de peine à concevoir que, pendant cette année 1901, notre ami Henri Turot* (sans compter quelques autres personnes dont j’ignore les noms) aura vécu une journée de moins qu’eux.

Cette journée, nous raconte Turot dans son journal, est celle du mardi 18 juin.

C’est très curieux, mais c’est comme ça !

Dans l’agenda de notre globe-trotter, la page consacrée au mardi 18 juin est restée blanche.

Turot et ses compagnons de voyage se sont couché le lundi soir 17 juin et, le lendemain matin au réveil, ils se trouvaient être au mercredi 19 juin.

C’est que, pendant cette nuit, ces messieurs avaient passé le 180° de longitude et que, par conséquent, ils avaient dû sauter un jour du calendrier.

Quelques mots d’explication à ce sujet ne seraient peut-être pas superflus.

Demandons-les à Henri Turot lui-même.

Le 180° degré de longitude est la ligne imaginaire qui forme la limite entre l’Extrême-Orient et l’Extrême-Occident.

En partant de Paris, au fur et à mesure que vous marchez vers l’ouest1, l’heure est de plus en plus en retard sur celle de notre méridien.

Quand il est midi à Paris, il n’est encore que sept heures et demie du matin à New York, six heures et demie à Chicago, une heure et demie à San Francisco, une heure et demie à Honolulu.

En continuant ainsi vers l’ouest, on arrive au 180° degré où il y a douze heures de retard, c’est-à-dire qu’il y est minuit quand il est midi à Paris.

Au contraire, si nous marchons en sens inverse, vers l’est1, nous devons chaque jour avancer notre montre et nous constatons, par exemple, que, quand il est midi à Paris, il est environ dix heures du soir à Yokohama.

De Yokohama, si nous allons encore vers l’est, nous arrivons au 180° degré et, à ce moment, nous sommes de douze heures en avance sur l’heure de Paris.

À l’instant même où vous traversez cette ligne imaginaire, il vous faut donc sauter vingt-quatre heures pour vous trouver d’accord avec le calendrier.

Voilà comment une journée se trouva supprimée de l’existence d’Henri Turot, et si jamais, comme il en exprime lui-même la terreur, un juge d’instruction venait à lui demander :


     – Que faisiez-vous dans l’après-midi du 18 juin 1901 ?

     – Rien, devrait-il répondre en toute vérité.

     – Où étiez-vous ?

     – Nulle part !


                                                                                  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Si la question est déjà délicate au point de vue juridique, quel tourment ne présente-t-elle pas dès qu’on l’envisage sous l’angle religieux.

Cette journée, en effet, qui n’existe pas, si elle tombait un dimanche.

Devrait-on se croire dispensé des pratiques que nous enseigne la liturgie ?

Et si c’était un vendredi ?

Je vais plus loin : un Vendredi saint ?

Notre Saint-Père a-t-il prévu ce cas ?

Comment Turot, dont je connais l’intransigeance en ces sortes de matières, s’en serait-il tiré ?

Et Stiegler, lui, qui, partant vers l’ouest, dut redoubler un jour, au contraire !

Si ce double-jour avait été un double-dimanche, le rigide Stiegler aurait-il dû assister au Saint-Office deux jours de suite, ou faire maigre pendant quarante-huit heures, en cas de vendredi double ?

Ou bien encore – mais, là, nous retombons dans le profane – attraper une indigestion en fêtant deux Mardis gras successifs.

Ou encore…

Mais on n’en finirait pas à énumérer toutes les bizarreries qu’il est si facile d’éviter en n’allant jamais plus loin que Ville-d’Avray.


1 Comme le fit Henri Turot




* Henri Turot (1865-1920) fut journaliste, notamment au Journal, et député socialiste.
Il voyagea en Extrême-Orient en qualité de photographe amateur.
(note de l’Académie Alphonse Allais).


Alphonse Allais, Le Sourire, 17 août 1901.


La filouterie récompensée


     – Je coupe… atout… et passe cœur, conclut Anatole. Ça fait cinq… j’ai gagné.

Gustave devint blanc comme un linge qui serait livide et bégaya : C’est bien.

     – Qu’est-ce que tu veux, ma pauvre vieille, ça n’est pas ma faute.

Et Anatole accabla Gustave de sa commisération insultante.

Gustave était atterré.

Il y avait de quoi, dame !

Anatole et Gustave étaient deux vieux camarades d’enfance, d’école, de régiment, de noces, et, pour le moment, de haute dèche.

Quelle dèche, mon empereur !

Heureusement qu’il leur vint une idée.

Une mauvaise idée, bien entendu, mais ne vaut-il pas mieux avoir une mauvaise idée que pas d’idée du tout ?

Un matin, les deux camarades se promenaient dans les Champs-Élysées, alors presque déserts à cette heure matinale.

M. Grévy vint à passer.

Nos amis, à qui la misère n’avait rien enlevé de la bonne éducation native, se découvrirent respectueusement devant le premier magistrat de notre République.

Cet important fonctionnaire leur rendit le salut.


     – Sais-tu à quoi je pense, Gustave ? fit Anatole.

     – Non, Anatole, répondit Gustave.

    – Eh bien ! reprit Anatole, je songe que si un assassin se présentait, brandissant un poignard sur M. Grévy, nous lui ferions un rempart de notre corps…

     – Et que… continua Gustave, nous serions, pour ce fait, accablés d’honneurs et comblés des plus riches présents.

     – C’est bien cela.

Les amis jetèrent dans les Champs-Élysées un long regard circulaire.

Il y avait, ce matin-là, pénurie complète d’assassins, à moins, pourtant, que des sicaires ne fussent soigneusement cachés dans les
evonymus japonica qui constituent, en grande partie, les massifs de la grande promenade parisienne.

M. Grévy continua sa promenade sans être autrement inquiété dans son existence.

Ce qui n’empêcha pas certaine presse, à la solde des vieux partis, de publier le lendemain que le président avait eu une attaque dans la matinée.

La déconvenue de Gustave égala celle d’Anatole.

Le mirage des grands honneurs et des riches présents s’effondra dans la brume accoutumée et morne des journalières désespérances.

La conversation du retour fut pleine d’embarras.

Gustave n’osait rien dire de son idée à Anatole, lequel hésitait à confier la sienne à Gustave.

C’était bête.

À la fin, Gustave se décida, et presque en même temps, Anatole.


     – Voici… Puisqu’il n’y a pas d’assassins aux Champs-Élysées, il faudrait que l’un de nous se dévoue…

     – Se dévouât, releva Anatole.

     – Se dévouât, et que l’autre sauve le président.

     – Sauvât, releva de nouveau Anatole.

     – Zut ! fit Gustave.

     – Et qui se dévouera de nous deux ?

     – Ah voilà !

     – Nous ferons ça à l’écarté…

     – En cinq sec…


     – Si tu veux…

L’écarté, comme on l’a vu plus haut, à gauche, ne fut pas favorable à Gustave.

Mais comme il n’avait qu’une parole, le lendemain même de cette mémorable partie, il était posté dans l’avenue Gabriel.

M. Grévy ne se fit point attendre.

Bondissant comme un jaguar, Gustave terrassa le vieux Jurassien et menaça ses jours.

La scène avait été si rapidement menée qu’Anatole, surpris, n’arriva pas aussitôt.

Pour tuer le temps, Gustave enfonça dans l’épaule du président son large couteau japonais.

M. Grévy poussa un grand cri.

Il était temps.

Bondissant comme un second jaguar, Anatole dégagea le généreux octogénaire

J’ai dit qu’il était temps et je le répète.

Le successeur de Louis XIV perdait des flots de sang.

Aidé de quelques citoyens dévoués, Anatole ramena à l’Élysée l’auguste victime, tandis que d’autres citoyens non moins dévoués s’emparaient de l’assassin et le conduisaient au même palais (côté du poste).

Le jury de la Seine condamna Gustave à mort, et ce verdict fut accueilli par l’unanime applaudissement des honnêtes gens de tous les partis.

Quant à Anatole, on lui conféra sur-le-champ l’ordre du Mérite agricole, et comme il n’y avait pas pour le moment de situation vacante, on créa, sans plus tarder, un vingt et unième arrondissement à Paris, pour qu’il en fût le commissaire.

Le jour de l’exécution arriva.

Anatole tint à y assister.

Gustave passa fièrement devant son ancien ami, et lui jeta ces simples mots :


     – Dis donc, espèce de filou, pourquoi m’as-tu coupé cœur, puisque tu en avais. Je…

Il ne put achever. Les aides l’ayant entraîné.

Anatole ricana silencieusement, et un observateur attentif, muni d’un fort microphone, aurait pu entendre cette réflexion, trivialement exprimée :


     – Tu vas voir, mon vieux, si c’est cœur que monsieur Deibler va couper.

La foule se retira douloureusement impressionnée.



Alphonse Allais, Le Chat Noir, 23 octobre 1886.


Le réveil du 22


Lundi matin, j’ai bien ri, mais là, bien ri ! Et quand j’y repense, j’en ris encore.

J’avais passé la journée de dimanche à Versailles avec quelques débauchés de mes amis.

La journée fut calme, mais la soirée ne se passa point sans les plus fangeuses orgies. Intempérance et luxure mêlées !

Tant et si bien que je manquai froidement le dernier train de Paris.

Une grande incertitude me prit : devais-je retourner dans les mauvaises maisons d’où je sortais, ou si j’allais me coucher bourgeoisement en quelque bon petit hôtel bien tranquille ?

Mon ange gardien me souffla sur le front, dissipant les vilaines inspirations du démon, et me voilà dans le chemin de la vertu.

Le garçon de l’hôtel, réveillé sans doute d’un rêve d’or, me fit un accueil où ne reluisait pas l’enthousiasme.

Il m’annonça, néanmoins, que j’occuperais le vingt et un.

J’ai oublié de vous dire que je tenais énormément à me trouver à Paris, le lendemain, de très bonne heure. Mais cet oubli n’a aucune importance, et il est temps encore de vous aviser de ce détail.

Dans le bureau de l’hôtel était accrochée une ardoise sur laquelle les voyageurs inscrivent l’heure à laquelle ils désirent être réveillés.

J’eus toujours l’horreur des réveils en sursaut. Aussi ai-je, depuis longtemps, contracté la coutume d’inscrire, non pas le numéro de ma chambre, mais celui des deux collatérales.

Exemple : j’habite le 21 ; j’inscris, pour être réveillé à telle heure, le 20 et le 22.

De la sorte, le réveil est moins brusque.

(Truc spécialement recommandé à MM. les voyageurs un peu nerveux.)

La nuit que je passai dans cette auberge fut calme et peuplée de songes bleus.

Au petit jour, des grognements épouvantables m’extirpèrent de mon sommeil.

Une grosse voix, tenant de l’organe de l’ours et du chant du putois, ronchonnait :

– Ah ça, est-ce que vous n’allez pas me f… la paix ! Qu’est-ce que ça peut me f… à moi, qu’il soit six heures et demie ! Espèce de brute !

C’était le 20 qui tenait rigueur au garçon de le réveiller contre son gré.

Moi, je riais tellement que j’avais peine à me tenir les côtes.

Quant au 22, la chose fut encore plus épique.

Le garçon frappa à la porte : pan, pan, pan.

      
– Hein ? fit le 22, qui est là ?

      – Il est six heures et demie, Monsieur.

      – Ah !

Le garçon s’éloigna.

Je collai mon oreille sur la cloison qui me séparait du 22, et j’entendis ce dernier murmurant d’une voix délabrée : « Six heures et demie ! Six heures et demie ! Qu’est que j’ai donc à faire, ce matin ? »

Puis, l’infortuné se leva, fit sa toilette, s’habilla, toujours en mâchonnant à part lui : Six heures et demie ! Six heures et demie ! Que diable ai-je donc à faire, ce matin ?

Il sortit de l’hôtel en même temps que moi.

C’était un homme d’aspect tranquille, mais dont l’évidente mansuétude se teintait, pour l’instant, d’un rien d’effarement.

Je gagnai ma gare hâtivement, mais non sans me retourner, parfois, vers mon pauvre 22.

Maintenant, il fixait le firmament d’un regard découragé, et je devinai, au mouvement de ses lèvres, qu’il disait :
« Que diable pouvais-je bien avoir à faire, ce matin ? Six heures et demie ! »

Pauvre 22 !



Alphonse Allais, Le parapluie de l'escouade, Paul Ollendorff, éditeur 1893.


La jeune fille et le vieux cochon


Il y avait une fois une jeune fille d’une grande beauté qui était amoureuse d’un cochon.

Éperdument !

Non pas un de ces petits cochons jolis, roses, espiègles, de ces petits cochons qui fournissent au commerce de si exquis jambonneaux.

Non.

Mais un vieux cochon, dépenaillé, ayant perdu toutes ses soies, un cochon dont le charcutier le plus dévoyé de la contrée n’aurait pas donné un sou.

Un sale cochon, oui !

Et elle l’aimait… fallait voir !

Pour un empire, elle n’aurait pas voulu laisser aux servantes le soin de lui préparer sa nourriture.

Et c’était vraiment charmant de la voir, cette jeune fille d’une grande beauté, mélangeant les bonnes pelures de pommes de terre, le bon son, les bonnes épluchures, les bonnes croûtes de pain.

Elle retroussait ses manches et, de ses bras (qu’elle avait fort jolis), brassait le tout dans de la bonne eau de vaisselle.

Quand elle arrivait dans la cour avec son siau, le vieux cochon se levait sur son fumier et arrivait trottinant de ses vieilles pattes, et poussant des grognements de satisfaction.

Il plongeait sa tête dans sa pitance et s’en fourrait jusque dans les oreilles.

Et la jeune fille d’une grande beauté se sentait pénétrée de bonheur à le voir si content.

Et puis, quand il était bien repu, il s’en retournait sur son fumier, sans jeter à sa bienfaitrice le moindre regard de ses petits yeux miteux.

Sale cochon, va !

Des grosses mouches vertes s’abattaient, bourdonnantes, sur ses oreilles, et faisaient ripaille à leur tour, au beau soleil.

La jeune fille, toute triste, rentrait dans le cottage de son papa avec son siau vide et des larmes plein ses yeux (qu’elle avait fort jolis).

Et le lendemain, toujours la même chose.

Or, un jour arriva que c’était la fête du cochon.

Comment s’appelait le cochon, je ne m’en souviens plus, mais c’était sa fête tout de même.

Toute la semaine, la jeune fille d’une grande beauté s’était creusé la tête (qu’elle avait fort jolie), se demandant quel beau cadeau, et bien agréable, elle pourrait offrir, ce jour-là, à son vieux cochon.

Elle n’avait rien trouvé.

Alors, elle se dit simplement : « Je lui donnerai des fleurs. »

Et elle descendit dans le jardin, qu’elle dégarnit de ses plus belles plantes.

Elle en mit des brassées dans son tablier, un joli tablier de soie prune, avec des petites poches si gentilles, et elle les apporte au vieux cochon.

Et voilà-t-il pas que ce vieux cochon-là fut furieux et grogna comme un sourd.

Qu’est-ce que ça lui fichait, à lui, les roses, les lys et les géraniums !

Les roses, ça le piquait.

Les lys, ça lui mettait du jaune plein le groin.

Et les géraniums, ça lui fichait mal à la tête.

Il y avait aussi des clématites.

Les clématites, il les mangea toutes, comme un goinfre.

Pour peu que vous ayez un peu étudié les applications de la botanique à l’alimentation, vous devez bien savoir que si la clématite est insalubre à l’homme, elle est néfaste au cochon.

La jeune fille d’une grande beauté l’ignorait.

Et pourtant c’était une jeune fille instruite. Même, elle avait son brevet supérieur.

Et la clématite qu’elle avait offerte à son cochon appartenait précisément à l’espèce terrible clematis cochonicida.

Le vieux cochon en mourut, après une agonie terrible.

On l’enterra dans un champ de colza.

Et la jeune fille se poignarda sur sa tombe.




Alphonse Allais, À se tordre, Paul Ollendorff, éditeur 1891.


Les deux Hydropathes
(Histoire fumiste en deux tableaux dont un prologue.)

PROLOGUE


C’était un samedi, au café du Coucou… Il pouvait être neuf heures du soir. Deux jeunes gens, qu’on pouvait reconnaître pour hydropathes, sans y être exercé depuis longtemps, terminaient un mazagran très mouillé de cognac. L’un d’eux dit : « Il serait temps d'aller à la séance », et, tirant de son gousset un disque d’argent, il en frappa la table de marbre à petits coups. Ce devait être un signal, car Élise, qui était assise à côté, vint recevoir sa monnaie. Le jeune homme, en bon hydropathe, laissa à la jeune femme un plantureux pourboire, et tous deux se levèrent.

Le premier enfila un long ulster et se couvrit d’un petit chapeau gris en feutre mou. L’autre enveloppa sa personnalité d’un ample mac-farlane, et surmonta le tout d’un chapeau haut de forme.

Ils sortirent, longèrent la rue de Vaugirard, tournèrent à gauche dans le boulevard Michel. Arrivé au coin de la rue Soufflot, l’Ulster dit :

– Prenons la rue Soufflot, la place du Panthéon, la rue Clovis, la rue Cardinal-Lemoine, c’est bien plus simple.

Le Marc-farlane, d’une voix ferme, reprit :

– Tu es fou. Voyons. Il est infiniment plus raisonnable de descendre le boulevard Michel, et d’enfiler la rue des Écoles jusqu’à la rue Jussieu.

La discussion dura quelques instants, amicale, mais animée.

– Veux-tu que je te dise, termina l’Ulster, va par ta rue des Écoles, moi j’irai par la rue Clovis. Nous verrons qui sera arrivé le premier.

Tous deux, après avoir fait quelques pas chacun dans leur direction, revinrent au point de départ, et le Mac-farlane d’une voix méfiante :

– Tu sais, hein, pas de sapin !

– Es-tu bête.
Fin du prologue

DEUXIEME TABLEAU


    Huit minutes environ après les faits que nous venons de raconter, deux fiacres trinquèrent violemment à l’angle des rues de Jussieu et Cardinal-Lemoine. L’un descendait du Panthéon, l’autre venait de la rue des Écoles.

     De ces deux sapins émergèrent brusquement deux jeunes gens d’apparence furibarde. Le premier était vêtu d’un long ulster, et coiffé d’un petit chapeau gris en feutre mou. L’autre était enveloppé d’un ample mac-farlane, le tout recouvert d’un chapeau haut de forme.

     Je m’approchai pour voir…

     Ce n’étaient pas eux.


Fin du deuxième tableau



Alphonse Allais, L'Hydropathe, 15 mars 1880

NB : Ce même conte sera publié par Le Chat Noir daté 9 janvier 1886. Dans ce numéro, le « chapeau haute forme » de la fin du conte, sera orthographié plus justement « chapeau haut de forme ».


Dans la peau d'un autre.

Nous en étions au dessert et peut-être même au café et peut-être même plus loin encore, quand un de nos convives, l'occultiste Jean Fourié, celui que nous ne ratons jamais, comme de juste, d'appeler le Sâr Jean Fourié, mit sur le tapis la question de la Rose+Croix.
Tout ce qui pouvait passer pour une table dans l'appartement se mit, sans plus de retard, à valser comme feuilles mortes, au grand dam des porcelaines qui, dès lors, jonchèrent le sol en assez grande quantité pour déterminer des volumes entiers de Sully-Prudhomme.
(Moi, je m'en fichais pas mal, tant mon verre était vide.)
Magie, cabale, satanisme, théosophie, ésotérisme, Peladan, Paul Adam, Brosse Adam, au-delà, ailleurs, pas par là, là-bas, émaillaient la plus grabugeuse des conversations.
Les yeux des spiritualistes luisaient comme d'un feu intérieur et les matérialistes avaient, froidement, des haussements d'épaules (Nord).
Quant aux indifférents, leur attitude consistait à s'enfiler des verres d'Irish Wiskey, comme s'il en pleuvait.
Pour ce qui est de moi, si ce détail peut vous intéresser, je me trouvais à la fois spiritualiste, matérialiste et indifférent. (Il y a des jours où on est en train.)

La force n'était-elle vraiment qu'une propriété de la matière ?
Et je me prenais à en douter, fou d'angoisse. N'y aurait-il pas, qui sait ? Des esprits baladeurs en l'ambiance, insubstanciels ? Mais alors ?
Un nouveau verre de wiskey m'apporta quelque calme, cependant que le Sâr Jean Fourié causait maintenant bouddhisme, avatar et autres.
On pouvait, affirmait-il, vous enlever votre Moi comme un simple mouchoir de poche et le trimbaler dans l'enveloppe périssable d'un autre humain dont vous héritiez de l'âme, durant cette opération.
Du coup, un matérialiste de la bande perdit patience et s'écria :

– Tas de… niais ! (Ce fut même un autre mot qu'il employa.) Tas de… niais ! Camionneurs d'âmes ! Vous donnez raison à vos théories, car vous avez tous dans le crâne des esprits d'andouilles. Dites-moi tout de suite, pendant que vous y êtes, qu'on pourrait faire émigrer le son du gros bourdon de Notre-Dame dans cette sonnette de salle à manger ! Tas de… niais !

(J'insiste pour dire que ce fut un autre mot qu'il employa.)

-o-

Entre ceux qui se faisaient remarquer par leur mutisme, je signalerai spécialement notre brave ami, l'Américain Harry Covayre.
Harry Covayre employait, pour le moment, toute son énergie à se confectionner des grogs au wiskey, compositions où il entrait relativement peu de sucre, et pour ainsi dire, presque pas d'eau.

– Et toi, Harry, fit l'un de nous, crois-tu aux avatars ?

– Si quelqu'un ici veut que je tombe raide mort, il n'a qu'à me parler de cette question. Elle me rappelle la plus effroyable période de ma vie…
– !! !???… !!! nous écriâmes-nous simultanément.
– Oh ! pour Dieu ! continua Harry en proie à la plus vive détresse, ne me parlez jamais de la transmigration du Moi.
– !!!… !!! insistâmes-nous.
– Tel que vous me voyez, je me suis promené toute une journée à Paris, dans la peau d'un autre, d'un autre que je ne connaissais ni d'Eve ni d'Adam [Pel]. Si vous croyez que c'est agréable ?
– Conte-nous ça, Harry.

Et Harry Covayre voulut bien nous conter ça !

-o-

Il y a environ un an.
Comme aujourd'hui, nous avions passé toute la nuit chez un camarade du Quartier latin à causer de choses surnaturelles ou réputées telles.
On avait fait tourner les tables, on avait évoqué des esprits, très gentils, ma foi, et très complaisants. Il faut croire qu'on n'est pas très occupé dans l'autre monde, car, au premier appel, tous ces messieurs, Homère, Alcibiade, Jésus-Christ, saint Thomas, Louis-Philippe, feu Toupinel se mirent à notre disposition, le plus gracieusement du monde.
Débarqué depuis peu à Paris, je me sentis fortement émotionné par ce genre d'exercice, et, au petit matin, je crus devoir sortir à l'anglaise.
Dire que je n'avais rien bu, au courant de cette séance, serait un mensonge impudent. Bref, je me sentis tout drôle, dès que l'air frais de la rue frappa mon visage.
Je descendis la rue Saint-Jacques et me trouvai devant la Morgue.
Machinalement, j'entrai.
Horreur des horreurs, le premier cadavre que j'aperçus sur les froides dalles était celui de ma petite bonne amie d'alors, une brave fille qui me trompait avec toute la Rive Gauche. (C'est pour ça, je crois, que j'y tenais tant.)
Epouvantabile visu !
Livide, je me précipitai dans le greffe.

– Monsieur, fis-je, je connais la jeune fille…
– Votre déclaration est inutile, monsieur, on a trouvé sur elle des papiers qui établissent son identité. Elle s'est noyée avec son amant, ainsi que le dit une lettre…
– Mais c'est moi, son amant !
– Non monsieur, c'est le jeune homme couché sur la dalle voisine.

La curiosité l'emporta sur la douleur, et j'allai contempler les traits de mon rival.
Or, mon rival, savez-vous qui c'était ?
Non, vous ne savez pas !
C'était moi, MOI !
Je me sentis à la tête comme une forte fêlure.
Le macchabée que j'avais sous les yeux, c'était bien MOI, et ses vêtements, c'étaient bien les MIENS.

– Voyons, fis-je à part moi, du calme !

Et je dis au greffier de l'air le plus tranquille que je pus :

– Comme ce jeune homme me ressemble ! Ne trouvez-vous pas ?

Le greffier éclata de rire :

– Il vous ressemble comme moi je ressemble au pape.

Je ne fis qu'un bond jusqu'au miroir du greffe.
L'image reflétée fut celle d'un grand garçon pâle avec des favoris noirs. (Vous voyez comme ça me ressemblait.)
Je jetai un coup d'œil sur les vêtements que je portais. J'étais costumé d'un complet à carreaux gris, comme je me rappelais n'en avoir jamais porté.
Les papiers que recelait le portefeuille étaient ceux d'un Espagnol totalement inconnu de moi.
Moi, ou plutôt mon corps était mort, mon âme se trouvait chez cet imbécile.
Et moi qui ne savais pas un mot d'espagnol !
Ah ! c'était gai !
Voyez-vous d'ici ma situation ?
Je tombais de sommeil.
Aller me coucher, mais où ?
Chez moi ? Chez lui ?
Chez moi, on ne me recevrait pas.
Chez lui… qu'est-ce que diraient sa femme, ses enfants, en constatant que je ne savais pas l'espagnol.
J'avais son adresse, sa rue, son numéro. Mais son étage ?
Impossible de demander au concierge qui m'aurait cru subitement devenu fou.
Et puis que dire à sa femme ? Que lui dire ?
Oh mon Dieu !
J'ai eu bien des embarras au cours de mon existence, mais jamais autant que ce jour-là.
Je me rendis dans les endroits où j'avais coutume de fréquenter.
Personne naturellement ne voulut me reconnaître.
Par contre, quelques inconnus me saluèrent, me serrèrent la main, me causèrent d'une foule de choses mystérieuses auxquelles je répondis saura-t-on jamais comment.
J'allai prendre un verre au café de la Paix où un garçon m'apporta tout de suite la Epoca.
Puis deux messieurs qui passaient en voiture m'ayant aperçu, descendirent et l'un d'eux me remit rapidement un billet de mille francs, qu'il devait sans doute à l'autre, en baragouinant un jargon tout à fait bizarre.
Mon Dieu, mon Dieu, quelle existence s'ouvrait pour moi !
Je pris mon parti brusquement :

– Je me tuerai demain.

Mais songeant qu'on serait bien bête de se tuer avec cinquante louis dans sa poche (plus une dizaine contenus dans un porte-monnaie préalable), je me ruai dans les orgies les plus byzantines.
Quels souvenirs, mon Dieu ! »

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .


-o-

Comme si ces souvenirs l'étranglaient, Harry Covayre absorba d'un coup un copieux grog au wiskey où il n'y avait pas du tout de sucre, et de l'eau pas davantage.
– Et au bout de combien de temps, fit l'un de nous, ton âme réintégra-t-elle sa véritable enveloppe ?
Harry répondit froidement :
– Le lendemain matin seulement, quand je fus dessoulé.

Alphonse Allais, « Dans la peau d'un autre », Vive la vie ! E. Flammarion, 1892

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Grande intelligence d'une toute petite chienne.

J’ai dit assez de mal des chiens, j’ai assez blâmé leur platitude et leur servilité, j’ai assez souvent bafoué ces pauvres cabots pour leur rendre, aujourd’hui, un semblant de tardive justice.

Je proclame donc que les chiens sont très intelligents et même plus intelligents qu’on ne croit.

Les exemples de chiens malicieux foisonnent dans les traités spéciaux où il est question de l’esprit des bêtes, mais je ne crois point qu’un cas pareil à celui qui suit ait jamais figuré dans un de ces recueils.

L’histoire m’en a été contée par une jeune femme dont l’excessive frivolité n’enlève rien au charme de son commerce.

Je laisse la parole à cette évaporée :

̶ Imaginez-vous, mon pauvre monsieur, que j’ai failli perdre Jip, ma petite Jijip, la petite Jijip à sa mémère (baisers répétés sur le noir et frais museau de Jip, dérisoire échantillon de la race canine).

Oui, monsieur, Jip avait pris la clef des champs. Oh la vilaine qui a fait de la peine à sa mémère ! Jip s’était tiré des papattes, un beau matin, et sans collier, encore !

Ah ! mon pauvre monsieur, si vous m’aviez vue ! Une folle, monsieur, une vraie folle !

Immédiatement, j’envoie tout le monde dans les environs. Jip ! Jip ! Jip !

Pendant toute la journée, on n’entendit que ce cri dans le quartier !

La nuit vient : pas de Jip !

Ah ! mon pauvre monsieur, la nuit que j’ai passée ! Je n’en souhaiterais pas une semblable à mes pires ennemis.

Dès le lendemain, on va chez l’imprimeur et on lui commande des tas d’affiches : « Il a été perdu une petite chienne, etc., etc., répondant au nom de Jip, etc., etc., le signalement, etc., etc., l’adresse, etc., etc., récompense, etc., etc., » enfin, tout ce qu’il fallait pour retrouver cette petite horreur. (Baisers frénétiques comme plus haut.)

En deux heures, toutes ces affiches étaient collées sur les murs de Paris ( je croyais même que c’était plus long à exécuter, ce travail ).

La journée se passe, nulle Jip ! Le soir tombe, nulle Jip ! Sur nous la nuit se prépare à étendre ses voiles, pas plus de Jip que sur la main !

Tout à coup, je pousse un cri d’horreur !

Mes yeux venaient de se fixer sur un spécimen de l’affiche en question : Il a été perdu… etc…

Cet imbécile d’imprimeur n’avait-il pas écrit Gyp au lieu de Jip, vous savez bien Gyp, comme le nom de cette dame qui écrit des choses si amusantes !

Tout était à refaire.

J’allais me jeter sur un canapé en poussant des sanglots inarticulés quand voilà ma femme de chambre qui entre en criant : « Jip ! Jip ! Jip est retrouvée ! »

Et cette abomination de Jip qui se jette à moi, folle de joie !

Dans l’antichambre, il y avait un homme mal mis, un individu, je crois, qui me dit avoir trouvé Jip dans un quartier perdu, du côté de la rue de Rivoli. Il l’avait reconnue d’après le signalement donné par l’affiche, l’avait appelée Gyp ! Gyp ! et rapportée docile à sa pauvre mémère en pleurs. Et voilà !

Ainsi, cette petite bête avait parfaitement compris, quand on l’appelait Gyp, qu’il se commettait une erreur, et que c’est bien d’elle, Jip, qu’il s’agissait.

Combien d’hommes qui s’appellent Durand ne se retourneraient pas si on les appelait Martin, même s’il s’agissait de leur salut !


Alphonse Allais, « Pour cause de fin de bail », Éditions de la revue blanche, 1899.



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Un cas peu banal, nous semble-t-il

Nous étions trois personnes dans ce compartiment.

Trois, pas une de moins, pas une de plus, détail qui a son importance, ainsi qu’on va voir.

Ces trois personnes se dénombraient ainsi :

- 1° L’infatigable remueur d’idées qu’est l’auteur de ces lignes et que je me permets de citer en tête à cause de la situation suprématique qu’il occupe dans les lettres aujourd’hui ;

- 2° Un monsieur d’aspect quelconque, mais si formidablement quelconque que cela en devenait une curieuse originalité ;

- 3° Celle-là, je l’ai gardée pour la bonne bouche, comme disent les gens : une jeune fille d’une indicible beauté. Mais pourquoi faut-il, ô jeune fille d’une indicible beauté, que votre charmant visage recèle tant de non moins indicible tristesse !


Jeune et jolie comme vous êtes, point pauvre ainsi que l’indiquent votre vêtement et vos parures, que vous manque-t-il donc pour rire à la vie de toutes vos affriolantes quenottes ?

Je l’ignorais et maintenant que je le sais, comme je vous plains, ô jeune fille d’une indicible beauté !

Cependant, le monsieur quelconque redoublait encore de quelconquisme et mon intérêt se portait de préférence sur ma désolée compagne de route.

Quelques petits services que je lui rendis, une glace aidée à lui baisser (sic), un livre ramassé, n’arrivèrent pas à lui arracher le moindre merci oral, mais quel sourire de gratitude, quel ineffable et douloureux sourire !

Tout à coup il se déroula le plus bizarre des phénomènes.

Sans que ni le remueur d’idées, ni le quelconque, ni la jeune fille eussent desserré les lèvres, une voix s’éleva dans le compartiment, une voix étrange, à la fois lointaine et proche.

Et cette voix disait :

– C’est bien la première fois, pardieu, que je voyage avec une demoiselle aussi exquise.

Qui de nous trois parlait ainsi ?

À moins que la voix ne vînt d’un compartiment voisin.

Mais non, avec le grondement du train, on n’eût pu percevoir aussi distinctement les mots prononcés.

Le plus curieux de l’affaire, c’est que mon effarement, bien légitime, ne semblait partagé ni par le quelconque, ni par la jeune fille que le mystérieux propos aurait pourtant dû intéresser.

De nouveau la voix s’éleva :

– C’est malheureux qu’elle ait un air si triste, la belle demoiselle… Et quelle joie ce serait de la pouvoir consoler !

Même indifférence chez mes deux compartimentaux.

Étais-je donc la proie d’une hallucination ?

L’énigmatique organe continuait ses galanteries, sans que la lumière arrivât à se produire dans mon esprit.

Quand soudain la jeune fille se tourna vers le quelconque et lui dit d’un ton plutôt sec, mais d’une voix harmonieusement timbrée :

– Si c’est pour m’étonner, monsieur, que vous vous livrez à toute cette ventriloquerie, je vous avertis que vous perdez votre temps et votre peine.

– Vous êtes donc bien difficile à épater, mademoiselle ?

– Ça n’est pas ça.

– Quoi donc alors ?

– C’est que je suis sourde et muette de naissance.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Maisons-Laffitte !

Le quelconque descendit.

Demeuré seul avec la jolie sourde-muette.

– Pardonnez mon indiscrétion, mademoiselle, mais si vous êtes sourde, ainsi que vous le dites – et quel intérêt avez-vous à mentir ? – comment avez-vous pu entendre les propos que vous tenait cet imbécile de ventriloque ?

– Pareillement aux aveugles lesquels, comme l’indique leur nom, dénués de la vue, suppléent à ce manque par une sorte d’hyperesthésie de leurs quatre autres sens au point de remplacer le manquant, de même, moi, pauvre sourde, suis arrivée à remplacer le sens de l’ouïe par une extraordinaire subtilité de la vue, si bien que je lis sur les lèvres de mon interlocuteur les paroles qu’il prononce et cela, monsieur, avec la même précision que vous pouvez les entendre avec vos deux oreilles.

– Parfaitement, mademoiselle, et je n’ignorais point ce détail, mais je vous ferai remarquer que ce monsieur, en qualité de ventriloque, ne remuait point les lèvres.

– Oui, mais son estomac et son abdomen étaient agités de légers mouvements imperceptibles de vous, grossier entendant, mais facilement interprétables de moi, subtile sourde.

– Rien, en effet, mademoiselle, ne saurait être plus simple.

– N’est-ce pas ?

– Cependant, une question encore, si cela ne vous fatigue pas trop.

– Au contraire.

– Si vous êtes muette, mademoiselle, ainsi que vous le dites – et quel intérêt avez-vous à mentir ? – comment pouvez-vous vous exprimer avec cette facilité ?

– Parce que, monsieur, rien n’interdit aux muets d’être ventriloques, ce qui est mon cas.

– Tous mes compliments, mademoiselle, mais – et ce sera ma dernière indiscrétion – étant ventriloque, pourquoi parlez-vous en remuant les lèvres ?

– Simple coquetterie de jeune fille, monsieur, de jeune fille fort affligée de son infirmité et qui veut faire croire aux gens qu’elle entend et parle comme tout le monde.





Alphonse Allais, Le Sourire, 22 juillet 1905.



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