Un conte d'Allais chaque trimestre

Curieux cas de conscience


Les personnes qui n’ont pas l’habitude de faire le tour du monde auront beaucoup de peine à concevoir que, pendant cette année 1901, notre ami Henri Turot (sans compter quelques autres personnes dont j’ignore les noms) aura vécu une journée de moins qu’eux.

Cette journée, nous raconte Turot dans son journal, est celle du mardi 18 juin.

C’est très curieux mais c’est comme ça !

Dans l’agenda de notre globe-trotter, la page consacrée au mardi 18 juin est restée blanche.

Turot et ses compagnons de voyage se sont couchés le lundi soir 17 juin et, le lendemain matin au réveil, ils se trouvaient être au mercredi 19 juin.

C’est que, pendant cette nuit, ces messieurs avaient passé le 180e degré de longitude et que, par conséquent, ils avaient dû sauter un jour du calendrier.

Quelques mots d’explication à ce sujet ne seraient peut-être pas superflus.

Demandons-les à Henri Turot lui-même.

Le 180e degré de longitude est la ligne imaginaire qui forme la limite entre l’Extrême-Orient et l’Extrême-Occident.

En partant de Paris, au fur et à mesure que vous marchez vers l’ouest (1), l’heure est de plus en plus en retard sur celle de notre méridien.

Quand il est midi à Paris, il n’est encore que 7 h ½ du matin à New York, 6 h ½ à Chicago, 1 h ½ à San Francisco, 1 h ½ à Honolulu.

En continuant ainsi vers l’ouest, on arrive au 180e degré où il y a douze heures de retard, c’est-à-dire qu’il y est minuit quand il est midi à Paris.

Au contraire, si nous marchons en sens inverse, vers l’est (2), nous devons chaque jour avancer notre montre et nous constatons, par exemple, que, quand il est midi à Paris, il est encore 10 heures du soir à Yokohama.

De Yokohama, si nous allons encore vers l’est, nous arrivons au 180e degré et, à ce moment, nous sommes de douze heures en avance sur l’heure de Paris.

À l’instant même où vous traversez cette ligne imaginaire, il vous faut donc sauter vingt-quatre heures pour vous trouver d’accord avec le calendrier.

Voilà comment une journée se trouva supprimée de l’existence d’Henri Turot, et si jamais, comme il en exprime lui-même la terreur, un juge d’instruction venait à lui demander :


― Que faisiez-vous dans l’après-midi du 18 juin 1901 ?

― Rien, devrait-il répondre en toute vérité.

― Où étiez-vous ?

― Nulle part !

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Si la question est déjà délicate au point de vue juridique, quel tourment ne présente-t-elle pas dès qu’on l’envisage sous l’angle religieux.

Cette journée, en effet, qui n’existe pas, si elle tombait un dimanche.

Devrait-on se croire dispensé des pratiques que nous enseigne la liturgie ?

Et si c’était un vendredi ?

Je vais plus loin : un vendredi saint ?

Notre Saint-Père a-t-il prévu ce cas ?

Comment Turot, dont je connais l’intransigeance en ces sortes de matières, s’en serait-il tiré ?

Et Stiegler, lui, qui, partant vers l’ouest, dut redoubler un jour, au contraire !

Si ce double jour avait été un double dimanche, le rigide Stiegler aurait-il dû assister au saint office deux jours de suite, ou faire maigre pendant quarante-huit heures, en cas de vendredi double ?

Ou bien encore — mais, là, nous retombons dans le profane — attraper une indigestion en fêtant deux Mardis gras successifs.

Ou encore…

Mais on n’en finirait pas à énumérer toutes les bizarreries qu’il est si facile d’éviter en n’allant jamais plus loin que Ville-d’Avray.

(1) Comme fit Gaston Stiegler.
(2) Comme fit Henri Turot.

 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .                                      

Alphonse Allais, Le Sourire, 17 Août 1901.

Feu de Paille


Il était grand ; elle était petite. ― Il était maigre ; elle était potelée. ― Il était laid ; elle était gentille.

Ils s’épousèrent et passèrent ensemble une période de jours heureux… Mais tout passe en ce monde, sauf le café dans les mauvais filtres. Un jour vint où, grâce au caractère désagréable de sa moitié, il résolut de s’en séparer à tout prix, et de lui montrer la porte.

Jamais on ne vit, n’est-ce pas ? une femme à qui l’on indique l’huis de sortie, en profiter.


― Tu me chasses, dit-elle, je reste !

Et dès lors toutes les facultés de notre jeune époux se concentrèrent sur ce seul but : l’abandonner.

Il songea d’abord à la famine. Trois jours durant il la laissa sans avoir le moindre morceau de pain à se mettre sous les canines. Elle maigrit, mais résista.


― Fichtre ! exclama-t-il, le Dr Tanner a résisté 40 jours ; si elle est de ce calibre-là, ce sera long. Trouvons quelque chose de plus expéditif.

Il essaya des scènes. À toute heure de la journée et de la nuit, il y eut des pleurs et des grincements de dents. Mais aussitôt après, elle demandait grâce, en pleurant, d’avoir pleuré. Ces choses-là désarmeraient un tigre. Aussi, à chaque supplication, était-il désarmé.

― Je ne t’aime plus, dit-il un jour.

― Ça m’est égal, répond-elle, j’aime pour deux.

― Va-t’en voir tes parents que tu adores.

― Moins que toi, mon loup ; je te le jure, je t’aime mieux que ma grand-mère.


Un loup ne peut rien contre une femme qui l’aime mieux que sa grand-mère.

Il tenta de la fuite. Mais partout, avec la sagacité du serpent, la patience du Huron et la vélocité du chasseur d’isards, elle savait retrouver sa trace. Prenait-il le tramway, elle le suivait en voiture. S’élançait-il sur un omnibus, deux minutes après, elle allait le rejoindre sur la plate-forme.

Il simula un voyage. Elle n’en fut pas dupe ; après un jour de recherches, elle tombait à la table d’un café où il ne l’avait jamais conduite, et :


― Garçon ! un autre bock pour moi !

Il fit un voyage à Lausanne. Elle l’apprit et partit par le train suivant.

Il sirotait tranquillement l’absinthe de la liberté à la Brasserie Cloor, et satisfait de la lettre par laquelle il venait de lui faire ses adieux, il appelait :


― Garçon, portez cette lettre à la poste pour Paris.

― C’est inutile, dit-elle en entrant ; la lettre arrivera plus vite à destination en restant ici.


Bah ! fit-il, après tout, elle a bon cœur, cette pauvre femme ; et son désagréable caractère me rend le service signalé d’éloigner de moi un tas d’amis. Gardons-la.

― Va, lui dit-il, ma poupoule, tu as gagné ta cause. Puisque tu le veux absolument, reste.

― Avec un vilain type comme toi ! s’écria-t-elle, jamais de la vie !


Et elle s’en alla.

 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .                                      

Alphonse Allais, Le Chat Noir, 4 février 1882

Littérature courante


La dernière séance du Conseil d’administration de la Compagnie des chemins de fer de l’Ouest, dont je fais partie depuis 1863, a été particulièrement intéressante.

Quelques décisions de le plus haute importance ont été prises, dont plusieurs, je pense, de nature à intéresser le public.

Tout d’abord, après une longue et passionnée discussion, nous avons résolu d’étendre à la langue italienne la mesure que nous avions prise, il y a quelques mois déjà, pour la langue anglaise.

On n’ignore pas, en effet, qu’au bureau télégraphique de la gare Saint-Lazare, en dessous du mot français télégraphe qui en indique l’emplacement, nous n’avons pas hésité, depuis l’ouverture de l’Exposition, à faire peindre, en fort belles lettres bleues, le mot anglais telegraph, de telle façon que nos visiteurs d’outre-Manche ne soient la proie d’aucune erreur 1.

Ce que nous avons fait pour les Anglais, nous le ferons pour les Italiens, et dorénavant le mot telegrafo s’ajoutera aux deux premiers.

C’est dans les petits détails de cette nature que l’on reconnaît la courtoisie des grandes compagnies.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Et, à ce propos, je ne saurais trop engager MM. Les marchands de billets d’entrées pour l’Exposition à imiter, vis-à-vis des étrangers, la parfaite urbanité que manifeste la Compagnie de l’Ouest et de ne pas renouveler le fait suivant dont la fréquence finirait par jeter le plus mauvais vernis sur notre vieux renom d’hospitalité.

Je traversais donc la place de la Concorde lorsqu’un camelot se dirigea vers moi, me tenant ce propos qui commence à se faire connaître des Parisiens :

Onze sous les tickets pour l’Exposition ! Onze sous les tickets ! Prenez votre ticket !

Comme je ne répondais pas aux avances de ce drôle, il s’avisa sans doute que j’étais de nationalité anglaise, car aussitôt :

Six pence ticket ! me cria-t-il dans les oreilles, six pence !

Alors, me retournant :

Pourquoi, lui fis-je sévèrement, vendre vos billets onze sous aux Français et soixante centimes 2 aux étrangers ?

Ah ! voilà ! m’expliqua l’homme non sans candeur. C’est que je ne sais pas comment ça se dit, onze sous, en anglais.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Mais revenons à nos railways.

On sait que, depuis quelques années, les Compagnies de chemin de fer qui ont pris la coutume d’étaler, en bordure sur leurs lignes, d’immenses écriteaux sur lesquels les industriels vantent leurs diverses marchandises sans aucune espèce de vergogne.

Cette débauche de publicité a pour résultat d’énerver certains voyageurs, au point qu’ils préfèrent rester chez eux que d’affronter cette irritante obsession.

D’où sensible diminution dans nos transports et baisse notable de sympathie publique.

Alors, qu’avons-nous imaginé, nous autres malins ?

Voici :

Au lieu de ces peu récréatifs écriteaux-réclames, nous allons installer de longues palissades à peu près ininterrompues sur lesquelles seront publiés des romans du plus haut intérêt.

(C’est pour le coup que l’expression parcourir un livre deviendra l’exactitude même.)

Tout sera prévu pour que rien ne laisse à désirer dans cette curieuse innovation : choix de l’ouvrage, parfaite lisibilité du texte, illustrations de tout premier ordre, etc., etc.

Chacun de ces romans ne comportera qu’une seule ligne (mais quelle ligne, ô Gutenberg !), de Paris à un point terminus et vice versa.

Les actionnaires superficiels pourraient craindre que cette nouveauté n’entraîne la Compagnie dans les frais inutiles : qu’ils se rassurent !

Nous aurons des romans si intéressants qu’il ne sera pas rare de voir des familles entières simplement parties pour Mantes, par exemple, continuer leur route jusqu’au Havre afin de savoir si le vicomte finira par épouser la pauvre Blanche et si cette crapule de marquis sera enfin démasquée.

D’où, pour notre trafic, sensible augmentation.




Absolument historique.

Et même un peu plus de soixante, puisque douze pende valent vingt-cinq sous de notre monnaie.


 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .                                      

Alphonse Allais, Le Sourire, 7 Juillet 1900

Suprême horreur du dimanche à Londres...


― Quelle belle journée !

― Superbe, en effet.

― Comment n’êtes-vous point à la campagne ?

― Eh ! bien, et vous ?

― La campagne me dégoûte le dimanche.

― Moi aussi.

― Et puis, je ne déteste point passer le dimanche à Paris.

― Le fait est que le dimanche à Paris ne ressemble point au dimanche à Londres !

― Oh ! le dimanche à Londres ! Ne me parlez jamais du dimanche à Londres !

― Est-ce assez triste, hein ?

― Jusqu’au suicide.

― Pas un chat dans les rues !

― Oh ! vous savez, les chats dans les rues, ça m’est égal. Ainsi, le dimanche, à Paris, il n’y a pas plus de chats dans les rues que les autres jours… eh ! bien, je m’en fiche.

― Toutes les boutiques fermées !

― Oh ! vous savez, les boutiques fermées, ça m’est égal. Que gagnerais-je à les voir ouvertes, si je n’ai rien à acheter ?

― Pas un théâtre, pas un music-hall !

― Oh ! vous savez, les théâtres, les music-halls, ça m’est égal. On peut bien rester un jour sans aller se raser à la comédie ou au concert.

― Pas un bar où boire une malheureuse pinte !

― Oh ! vous savez, les malheureuses pintes, ça m’est égal. La fermeture des bars ne peut affecter qu’un poivrot comme vous.

― Mais alors, quelle consternation trouvez-vous donc dans les dimanches de Londres ?

― Je vais vous le dire : c’est que, sur le coup de cinq à six heures, on ne peut acheter le Temps, pour lire la chronique de Sarcey.

 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .                                      

Alphonse Allais, Le Journal, 29 Avril1893

Un truc par semaine...


Il arrive, dans la vie, des circonstances où l’on a besoin ― pour des motifs honorables, parfois ― de se transbahuter d’un endroit dans un autre, d’un endroit voisin, il est vrai, mais vers un autre, loin, loin, loin.

Prendre une voiture… vous êtes bon, vous… et les trente sols.

L’omnibus alors… je vous en fiche… Il est toujours plein. Vous êtes dans un bureau, vous prenez un ticket ondoyant et divers tant par la forme que par le coloris, et vous attendez. Votre véhicule arrive… Complet ! Un autre… plus complet que le premier. Un troisième… plus complet à lui seul que les deux premiers ensemble.


Alors, vous prenez une grande résolution. Laquelle.

Prêtez-moi une oreille attentive… Je vais vous la rendre dans une minute…

Dès que l’omnibus arrive, plein, naturellement, comme un œuf ― ou du moins comme ils étaient autrefois, car maintenant, vous savez, le marché français est d’une telle mauvaise foi… ― vous guignez vite le monsieur le plus apparemment grincheux de l’impériale et vous le regardez comme ça.

(En ce moment je fais une tête horrible qui plonge dans une folle épouvante Émile Goudeau et Charles Cros.)


Le monsieur ― apparemment grincheux ― commence à vous regarder un peu inquiet.

Vous le fixez, et comme en proie à une hilarité énorme quoique purement artificielle, vous le désignez du doigt aux gens qui passent sur le trottoir.

Le monsieur ne dit rien… mais quelle tête !

Alors, d’une voix forte et insolente, criez-lui :


― Dites donc, c’est-y vous qu’avez posé pour les gargouilles de Notre-Dame ?

Le monsieur s’arrache à son mutisme, et humilié par les sourires de ses voisins, ne manque pas de s’écrier :

― Espèce de fichu polisson !

Alors vous :

― Mais viens donc le dire ici, grand lâche.

Alors, onze fois sur dix, le monsieur ne fait ni une ni deux : il se lève et en un temps inappréciable se trouve sur le sol.

Mais vous, alliant ingénieusement la ruse du serpent à l’agilité de l’écureuil, vous avez fait le tour de l’omnibus et le monsieur n’a pas plus tôt lâché la rampe verticale et métallique de la voiture que vous, vous avez gravi l’escalier et remplacé avantageusement votre adversaire à sa place chaude encore.

De là, vous assistez à un bien curieux spectacle ; le bonhomme grincheux, aveuglé par la rage tombe sur le premier venu qui a un faux air de vous et le traite comme le dernier des derniers (ce qui manque de logique).

Le plus joli de l’affaire, c’est que souvent le monsieur tombe mal et reçoit un pain ― ou deux, comme dit M. Legouvé.

Ça ne rate jamais et c’est toujours bien drôle.


 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

                                          

Alphonse Allais, LeTout-Paris, 6 juin 1880



Étrange alimentation



Très propres, au demeurant, et passablement confortables, les chambres de l’hôtel où j’étais descendu la veille se séparaient les unes des autres par des cloisons dont l’opacité rappelait celle de la substance connue sous le nom de pelure d’oignon.

Des propos échangés dans la pièce voisine, je ne perdais la moindre gouttelette.

Donc, au petit matin, le lendemain, je fus éveillé par un colloque bien singulier, si singulier que je frottai mes yeux à mille reprises, me croyant le jouet du rêve.

Dans la chambre à côté de la mienne, un monsieur et un petit garçon tenaient une conversation dont voici un ahurissant spécimen :


― Maintenant, Maurice, tu vas manger une maison.

― Oui, papa… voici.

― Très bien… Manges-en plusieurs.

― Voici, papa.

― Très bien. Mange une pendule.

― Voici, papa.

― Très bien.


Cet entretien se poursuivit longtemps sur le même ton.

Parfois, après avoir donné l’ordre à son fils d’avaler un de ces objets bizarres et peu considérés jusqu’à ce jour comme propres à l’alimentation, le père se ravisait brusquement et donnait à son changement d’idée une inattendue raison d’ordre orthographique.

Par exemple, il s’écriait :


― Non, ne mange pas le piano ! Il s’écrit sans t.

― Ah ! faisait le petit, visiblement ou plutôt audiblement désappointé.


Bientôt les choses empruntèrent l’allure du vertige et du cauchemar…

Le père disait :


― 238 chevaux, 114 éléphants, 1 733 poux, 29 ornithorynques, 3 bœufs… etc., etc. Combien ça fait-il de bêtes ?

Au bout de quelques instants, le pauvre petit martyr répondait :

― Ça fait tant de bêtes, papa.

― Très bien, mange-les toutes, sauf les poux et les ornithorynques. Poux prend un x au pluriel et ornithorynque s’écrie o.r.n.i.t.h.o.r.y.n.q.u.e.


Ainsi se termina cette curieuse séance.

J’étreignis mon crâne prêt à éclater, procédai à ma toilette et me répandit par les rues de la ville en espoir de volatiliser mon bien légitime ahurissement.

Le lendemain matin, dès l’aube, voici que se répéta la scène de la veille :


― Maurice, mange un chameau.

― Voici, papa.

― Bien, mon garçon. Maintenant, mange du cuivre…


Cette fois, je n’hésitai pas.

Ayant passé un rapide pantalon, je frappai à la porte de mes voisins.

Le spectacle auquel j’assistai me rassura pleinement : je respirai !

Le papa enseignait l’orthographe à son enfant au moyen de petites lettres en chocolat, guère plus grosses que des caractères d’imprimerie, et que le petit assemblait sur le fond d’une assiette.

Chaque fois que l’enfant composait correctement le mot demandé, il avait le droit de s’en repaître ; autrement, non.

De même pour les opérations de calcul (les lettres se trouvant, bien entendu, remplacées par des chiffres).


Voilà, certes, un ingénieux procédé, mais dont il conviendrait de ne point abuser, sans quoi les jeunes gens risqueraient fort de mourir d’indigestion avant d’entrer à l’École polytechnique, ne vous semble-t-il pas ?

 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

                                          

Le Journal, 17 juin 1904



Un conte de Noël

Cela doit paraître singulier aux gens, mais il en est ainsi : d’avérés énergumènes peuvent, non loin de moi, proférer toutes leurs faciles exégèses à propos de notre Sainte Religion, je ne bronche pas, cependant qu’une pauvre facétie de rien du tout jetée à propos de Bonhomme Noël, suffit à me muer en tigre.

Je lui dois gros, au Bonhomme, car, où serai-je ? et serais-je seulement ?

C’était en 18.. (comme vous voyez, ça ne nous rajeunit pas, ces ― hélas ! ― histoires du siècle passé).

Je naviguais dans les parages de mes beaux vingt ans, et cela se passait à l’ombre du drapeau, du drapeau français, bien entendu, le seul, d’ailleurs, qui compte, les autres n’étant que bouts d’étoffes cosmopolites.

Ce métier de grand muet, pris dès le début par le bon bout, ne comportait rien qui me déplût (la liberté m’ayant toujours semblé bien surfaite, en tant que flatteuse entreprise), quand soudain j’y rencontrai un cheveu, un épisodique cheveu, mais tout de même un sale cheveu.

Pour des raisons dont le temps a de beaucoup atténué la rudesse, je me voyais refuser ma permission de Noël.

Comme un malheur n’arrive jamais seul, j’étais commandé de garde pour le jour même de la naissance de N.-S.

Et, comme deux malheurs n’arrivent jamais seuls, un de mes tours de faction tombait précisément de minuit à deux heures !

Et où ?

À la poudrière, c’est-à-dire au tonnerre de Dieu en personne.

C’était gai.

Mon parti fut bientôt pris, farouche.

― Soit ! m’écriai-je, je réveillonnerai seul ; mais je vous défie de me citer une puissance humaine ou divine qui m’empêchera de réveillonner !

Il faut dire que, dans cette garnison, la poudrière se compose d’une manière de petit magasin à cartouches sis au milieu d’un vaste chantier clos de toutes parts, et tout rempli d’objets plus hétéroclites les uns que les autres, comme dit Paul Leroy-Beaulieu : pavés, madriers, boulets du temps de Turenne, vieilles ardoises, fours de campagne modèle 64, échelles surannées, girouettes exorbitées, brouettes de bien avant Pascal, etc.

… Il fait nuit noire, noire à se croire dans une houillère à Taupin.

Aussi m’empressé-je d’allumer le bout de bougie que j’eus grand soin d’emporter.

Confortablement installé sur un vieux tronc d’arbre insuffisamment équarri, j’étale sur une vermoulue voiture à bras mes pâles ― oh ! combien ! ― charcuteries, accompagnées d’une bouteille de vin que je n’ai point soldée d’une somme inférieure à 1 fr. 25.

Oh ! le morose réveillon !

Le pauvre solitaire pense à sa famille, à tous les siens réunis sous la lampe.

D’autres dois, il pense à ses amis et amies attablés à je ne me rappelle plus quelle brasserie de la rue des Écoles.

Et , dans les deux cas, le pauvre solitaire dégage la pire des barbes.

Soudain, un cri frappe mon tympan : un cri étouffé, un cri comme en émanent les personnes qui désirent, sans créer de vacarme, être entendues de loin :

Militaire ! Militaire !

La voix vient d’en haut.

Si c’était le petit Jésus ?

Militaire ! Militaire ! persiste la voix, que je reconnais féminine, voulez-vous bien vous dépêcher d’éteindre votre chandelle !… Vous allez tous nous faire sauter !

J’explique à la voix que nul danger n’existe, que je soupe à la santé du Divin Enfant, par une nuit sans étoiles et sans lune, et qu’alors, dame ! mettez-vous à ma place.

Une autre voix, mâle, celle-là, frappe, au moyen de ce propos, agréablement mes oreilles :

Si vous tenez absolument à souper, militaire, venez faire le réveillon avec nous… Il y a deux dames et je suis seul homme.

À la vérité, ces voix ne venaient pas du ciel, mais plus simplement d’une fenêtre au premier étage d’une maison donnant sur la cour de la poudrière.

Ça colle ! acceptai-je avec ma trivialité soldatesque.

Une échelle appliquée au mur, et me voilà devant un joyeux compagnon d’un certain âge, bon ami de l’aînée des deux dames, de sa bonne amie, de la sœur de la bonne amie, d’une dinde truffée et autres bouteilles d’aspect réconfortant.

Ce que j’ai à raconter est de nature assez délicate, mais la vérité avant tout.

La dinde ? les truffes ? le bourgogne ? le champagne ? Je ne sais pas. Mon mérite personnel ? mes beaux vingt ans ? Qui sait ?

Toujours est-il que la sœur de la bonne amie du joyeux compagnon d’un certain âge tint vivement à ne pas me laisser partir comme ça.

La dinde ? les truffes ? le bourgogne ? le champagne ? l’amour ? Je ne sais pas.

Mais, ce dont je me souviens, c’est mon hurlement de terreur, mis en sursaut par, dans la chambre voisine, le réveille-matin du joyeux compagnon forcé de prendre le premier train pour rentrer chez lui.

Six heures !

Ah ! j’étais propre !

Abandon de mon poste, conseil de guerre, Biribi !

Ils ont dû enlever l’échelle, les cochons !

Non, l’échelle y est.

Où est-il, le factionnaire, celui dont la stupeur a dû être grande de ne pas trouver, fidèle au poste, son prédécesseur ?

Aucun factionnaire.

La porte du chantier n’a pas été ouverte.

Nulle trace d’escalade !

Alors, quoi ?

Une lueur d’espoir scintille en un petit coin de mon cœur.

Si, pour une raison ou pour une autre, on n’était pas venu me relever cette nuit ?

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Vers minuit et demi, un vieil homme, d’aspect convenable, s’était approché du poste :

Bonsoir, sergent ! avait-il dit d’une voix si douce !

Bonsoir, monsieur !

C’est ce soir la nuit de Noël, la nuit anniversaire de la naissance de notre Divin Sauveur.

Évidemment.

Une vieille coutume veut, par toute la chrétienté, qu’on fête ces dates au moyen d’un petit souper.

Je sais, monsieur ; mais il n’y a pas, hélas ! que dans le service de l’Autriche que le militaire n’est pas riche !

Sergent, laissez-moi vous offrir, à vous et à vos hommes, un petit réveillon.

La nuit de Noël, qu’est-ce qu’on risque ?

Pas de rondes, pas de patrouilles.

Ça colle ! décide le sergent avec sa trivialité soldatesque.

Une heure ne s’écoule pas que, sous les tournées répétées du vieux monsieur, tout le personnel du poste, depuis le sergent jusqu’au clairon, ronfle à perdre haleine.

Il se réveillèrent sur le coup de six heures du matin.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le vieux monsieur, on ne l’avait jamais vu dans la ville.

On ne l’y rencontra plus jamais.

Dites-moi donc qui c’était, ce monsieur, sinon le Père Noël, le brave bonhomme sans lequel où serais-je aujourd’hui ?

Serais-je seulement ?


                                                                                  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le Chat noir, 25 décembre 19049



La fable : « le Singe et le Perroquet »

À propos de perroquets, connaissez-vous la fable persane « le Singe et le Perroquet », fiction si ingénieuse à la fois et si fertile en enseignements de toutes sortes ?

Vous ne la connaissez pas, dites-vous ; je l’aurais parié.

Malheureusement, pour la bien dire, c’est la plume du vieux La Fontaine qu’il faudrait ou celle du jeune Franc-Nohain, et je n’ai à ma disposition aucun de ces deux ustensiles.

Contentons-nous donc pour cette fois d’une excellente prose à la Fléchier, si j’ose m’exprimer ainsi :

Il y avait une fois dans le même palais un singe et un perroquet.

Et c’étaient, entre ces deux bêtes, d’éternelles discussions sur leurs mérites personnels.

Moi, disait le singe, je fais des grimaces comme l’homme. Comme l’homme, je gesticule. Mes pattes de derrière sont des jambes et des pieds, celles de devant des bras terminés par des mains. D’un peu loin, on me prendrait pour un homme, un homme petit, mais un homme.

Moi, disait le perroquet, je n’ai jamais eu la sotte prétention de me faire passer pour un homme, mais de l’homme je possède le plus bel apanage, la parole ! Je puis dire de beaux vers et chanter d’ineffables musiques.

Je puis jouer la pantomime, ripostait le singe.

La pantomime ? ricanait le perroquet en haussant les épaules. La pantomime, art inférieur, suprême ressource pour cabots aphones.

Art inférieur ! s’indignait le singe. Vous n’avez donc pas lu la dernière chronique de Mendès sur la pantomime ?

Non ! répliquait le perroquet d’un ton sec.

Bref, le singe en tenait pour le Geste, le perroquet pour le Verbe.

Lequel était supérieur et plus près de l’humanité, du Geste ou du Verbe ? That was the question.

Un jour, la querelle prit des proportions démesurées et nos deux animaux furent bien près d’en venir aux… pattes !

Par bonheur, ce scandale fut évité grâce à un trait d’esprit de notre singe, lequel eut le dernier mot :

Vous grimacez, moi je parle ! répétait le perroquet pour la millième fois.

Tu parles, tu parles, s’impatienta le singe ; eh bien, et moi, qu’est-ce que je fais, espèce d’imbécile, depuis une heure que nous sommes à discuter bêtement ?

                                                                                  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le Chat noir, 25 décembre 1904



Le Moderne financier

La soif de l’or – auri sacra fames – est devenue tellement impérieuse au jour d’aujourd’hui, que beaucoup de gens n’hésitent pas, pour se procurer des sommes, à employer le meurtre, la félonie, parfois même l’indélicatesse.

L’acquisition rapide d’un gros numéraire demeurera comme la caractéristique de notre fâcheuse époque.

De mon temps, les choses ne se passaient pas ainsi ; les gens travaillaient, touchaient leur modeste salaire, prélevaient sur ce petit pécule les pièces de monnaie nécessaires à l’achat de leur fricot et de leurs hardes, au paiement de leur bail, aux mois d’école des petits, etc.

Le reste de l’argent venait s’enfourner dans des bas de laine — pourquoi, de laine ? Et quand un brave homme avait son bas de laine plein d’écus, les voisins disaient de lui : Voilà quelqu’un qui a du foin dans ses bottes !

Cet état de choses valait-il pas, entre nous, la mare de fange qui nous sert d’époque ?

Ah ! si on pouvait remonter le cours du temps !

Pas plus tard qu’hier, on m’a montré un monsieur, dont l’aspect est celui d’un parfait gentleman, et qui, pourtant, a fait fortune, grâce à des procédés que ma plume se cabre à conter.

Ayant gagné quelques sous à Nice, voilà deux ou trois ans, dans le commerce des confetti et spirales noirs pour personnes en deuil, il alla passer un mois dans un petit watering-place du Calvados qui s’appelle Lion-sur-Mer.

L’idée lui vint de fonder dans cette localité une maison de banque, qu’il baptisa froidement : Crédit Lionnais.

L’idée est simple, me direz-vous.

Parfaitement, mais fallait-il pas moins y songer.

Tout de suite, son établissement prospéra comme un putois.

Les prospectus portaient ces mots allèchants : SEULE MAISON GARANTISSANT 15 OU 20 POUR CENT, SUR DES PLACEMENTS DE PÈRE DE FAMILLE.

Auriez-vous hésité, vous qui haussez les épaules, à porter vos quatre sous vers cette caisse bénie ? Vous auriez été le seul, alors.

Devant l’immense succès de son entreprise, notre financier dut ouvrir plusieurs succursales en province et à Paris, dans un des plus somptueux immeubles du quartier de la Bourse.

Son titre habilement choisi de Crédit Lionnais lui permettait d’établir de petits malentendus, non sans profit pour lui.

Apportait-on de l’argent ? Il l’acceptait sans que tressaillît un muscle de sa face.

En venait-on toucher ? “Pardon, disait-il gentiment, c’est avec un i que nous nous écrivons. Adressez-vous en face.”

En beaucoup moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire, la place de Paris fut envahie par son papier (pour plus d’un million, m’affirmèrent les frères Cohen).

C’est alors qu’il imagina un petit truc, pas vertigineusement délicat, mais plutôt ingénieux, et qui d’ailleurs réussit à merveille.

La caisse du Crédit Lionnais (succursale W) fut installée dans une petite pièce habilement machinée.

Un garçon de la Banque de France, supposons, arrivait dans le but de recouvrer un effet de 3,480 francs (trois mille quatre cent quatre-vingts francs) ; l’indélicat banquier prenait le papier, puis comptait à haute voix :

– Mille… deux mille… trois mille, ça fait trois mille… Cent, deux cents, trois cents, quatre cents, ça fait quatre cents… Vingt, quarante, soixante, quatre-vingts… Votre compte y est bien, mon ami ?

Imprudent, confiant, le garçon de banque passait sa tête dans le guichet.

À ce moment, un simple déclic abattait une lame très lourde et fort coupante, assez semblable à celle dont se sert la justice française pour déterminer la mort de ses criminels.

La tête, détachée du tronc, roulait dans une sébile placée ad hoc.

Un second déclic ouvrait une trappe et faisait béer le trou d’une cave, également ad hoc, où venait s’effondrer le tronc de l’infortuné.

Et à qui le tour ?

Un beau jour, disparurent trente-sept garçons de recette.

Comme il faisait très chaud, l’affaire transpira.

Heureusement pour lui, notre homme était protégé, moitié par les francs-maçons, moitié par les jésuites.

Il s’en tira avec seize francs d’amende. 

                                                                                  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .



Rose et Vert-Pomme  Paul Ollendorff, éditeur 1894.



Inanité de la logique

La logique mène à tout, à condition d’en sortir, dit un sage.

Ce sage avait raison et le Pasteur qui découvrira, pour le tuer, le bacille du corollaire ou le microbe de la réciproque, rendra un sacré service à l’humanité.

Sans aller plus loin, moi, j’ai un ami qui serait le plus heureux garçon de la création, sans la rage qu’il a de tirer des conclusions des faits et d’arranger sa vie logiquement, comme il dit.

Aussi, son existence n’est-elle qu’une forêt de gaffes.

Un petit fait, entre autres, me vient à la remembrance :

À ce moment-là, il était étudiant et pas très riche. Sa pension mensuelle avait pour destination de payer des breuvages à toutes les petites femmes qui passaient sur le boulevard Saint-Michel. Aussi, son tailleur ne recevait-il, à des laps séculaires, que de dérisoires acomptes.

Un beau jour, impatienté, ce commerçant monta chez le jeune homme et panpanpana à sa porte.

Devinant de quoi il s’agissait, le jeune homme ne souffla mot, et même, selon le procédé autruchien, enfouit sa tête emmy les linceuls.


– Pan, pan, pan ! insista le tailleur.

Pareil mutisme.

À la fin, l’homme s’impatienta :


– Mais, répondez donc, nom d’un chien ! proféra-t-il. Je vois bien que vous êtes chez vous puisque vos bottines sont à la porte !

Cette leçon ne fut pas perdue, et désormais, au petit matin, mon ami rentrait ses chaussures.

À quelques jours de là, revint le tailleur.

Ses panpanpan demeurèrent sans écho.

Et comme il insistait bruyamment, ce fut au tour de mon ami de se fâcher.

Il cria, de son lit :

– Est-ce que vous aurez bientôt fini de faire de la rouspétance dans le corridor, espèce d’imbécile ?… Vous voyez bien que je ne suis pas chez moi, puisque mes souliers ne sont pas à la porte.

Grossière supercherie dans laquelle ne coupa point le fournisseur.

                                                                                  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .



Pas de Bile ! Ernest Flammarion, 1892



Un Conte de Noël

Ce matin-là, il n’y eut qu’un cri dans tout le Paradis :

– Le bon Dieu est mal luné aujourd’hui. Malheur à celui qui contrarierait ses desseins !

L’impression générale était juste : le Créateur n’était pas à prendre avec des pincettes.

À l’archange qui vint se mettre à sa disposition pour le service de la journée, il répondit sèchement :


– Zut ! fichez-moi la paix !

Puis, il passa nerveusement Sa main dans Sa barbe blanche, s’affaissa – plutôt qu’il ne s’assit – sur Son trône d’or, frappa la nue d’un pied rageur et s’écria :

– Ah ! j’en ai assez de tous ces humains ridicules et de leur sempiternel Noël, et de leurs sales gosses avec leurs sales godillots dans la cheminée. Cette année, ils auront… la peau !

Il fallait que le Père Éternel fût fort en colère pour employer cette triviale expression, Lui d’ordinaire si bien élevé.

– Envoyez-moi le bonhomme Noël, tout de suite ! ajouta-t-il.

Et comme personne ne bougeait :

– Eh bien ! vous autres, ajouta Dieu, qu’est-ce que vous attendez ? Vous, Paddy, vieux poivrot, allez me quérir le bonhomme Noël !

(Celui que le Tout-Puissant appelle familièrement Paddy n’est autre que saint Patrick, le patron des Irlandais.)

Et l’on entendit à la cantonade :


– Allo ! Santa Claus ! Come along, old chappie !

Le bon Dieu redoubla de fureur:

– Ce pochard de Paddy se croit encore à Dublin, sans doute ! Il ne doit cependant pas ignorer que j’ai interdit l’usage de la langue anglaise dans tout le séjour des Bienheureux !

Le bonhomme Noël se présenta :

– Ah ! te voilà, toi !

– Mais oui, Seigneur !

– Eh bien ! tu me feras le plaisir, cette nuit, de ne pas bouger du ciel…

– Cette nuit, Seigneur ? Mais Notre-Seigneur n’y pense pas !… C’est cette nuit… Noël !

– Précisément ! précisément ! fit Dieu en imitant, à s’y méprendre  l’accent de Raoul Ponchon.

– Et moi qui ai fait toutes mes petites provisions !...

– Le royaume des Cieux est assez riche pour n’être point à la merci même de ses plus vieux clients. Et puis… pour ce que ça nous rapporte !

– Le fait est !

– Ces gens-là n’ont même pas la reconnaissance du polichinelle… Je fais un pari qu’il y aura plus de monde, cette nuit, au Chat Noir qu’à Notre-Dame-de-Lorette. Veux-tu parier ?

– Mon Dieu, vous ne m’en voudrez pas, mais parier avec vous, la Source de tous les Tuyaux, serait faire métier de dupe.

– Tu as raison, sourit le Seigneur.

– Alors, c’est sérieux ? insista le bonhomme Noël.

– Tout ce qu’il y a de plus sérieux. Tu feras porter tes provisions de joujoux aux enfants des Limbes. En voilà qui sont autrement intéressants que les fils des Hommes. Pauvres gosses !


Un visible mécontentement se peignait sur la physionomie des anges, des saints et autres habitants du céleste séjour.

Dieu s’en aperçut.


– Ah ! on se permet de ronchonner ! Eh bien ! mon petit père Noël, je vais corser mon programme ! Tu vas descendre sur terre cette nuit, et non seulement tu ne leur ficheras rien dans leurs ripatons, mais encore tu leur barboteras lesdits ripatons, et je me gaudis d’avance au spectacle de tous ces imbéciles contemplant demain matin leurs âtres veufs de chaussures

– Mais… les pauvres ?... Les pauvres aussi ? Il me faudra enlever les pauvres petits souliers des pauvres petits pauvres ?

– Ah ! ne pleurniche pas, toi ! Les pauvres petits pauvres ! Ah !. ils sont chouettes, les pauvres petits pauvres ! Voulez-vous savoir mon avis sur les victimes de l’Humanité Terrestre ? Eh bien ! ils me dégoûtent encore plus que les riches !... Quoi ! voilà des milliers et des milliers de robustes prolétaires qui, depuis des siècles, se laissent exploiter docilement par une minorité de fripouilles féodales, capitalistes ou pioupioutesques ! Et c’est à moi qu’ils s’en prennent de leurs détresses ! Je vais vous le dire franchement : Si j’avais été le petit Henry, ce n’est pas au café Terminus que j’aurais jeté ma bombe, mais chez un mastroquet du faubourg Antoine !


Dans un coin, saint Louis et sainte Elisabeth de Hongrie se regardaient, atterrés de ces propos :

– Et penser, remarqua saint Louis, qu’il n’y a pas deux mille ans, il disait : Obéissez aux Rois de la terre ! Où allons-nous, grand Dieu ! où allons-nous ? Le voilà qui tourne à l’anarchie !

Le Grand Architecte de l’Univers avait parlé d’un ton si sec que le bonhomme Noël se le tint pour dit.

Dans la nuit qui suivit, il visita toutes les cheminées du globe et recueillit soigneusement les petites chaussures qui les garnissaient.

Vous pensez bien qu’il ne songea même pas à remonter au ciel cette vertigineuse collection. Il la céda, pour une petite somme destinée à grossir le denier de Saint-Pierre, à des messieurs fort aimables, et voilà comment a pu s’ouvrir, hier, à des prix qui défient toute concurrence, 739, rue du Temple, la splendide maison :


Au bonhomme Noël

Spécialité de chaussures d’occasion en tous genres

pour bébés, garçonnets et fillettes.

Nous engageons vivement nos lecteurs à visiter ces vastes magasins, dont les intelligents directeurs, MM. Meyer et Lévy, ont su faire une des attractions de Paris.


                                                                                  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .


Alphonse Allais, Deux et deux font cinq, Paul Ollendorff, éditeur, 1895.



Le vol de Grand Escalier de l'Opéra


Je laisse au lecteur le soin de se figurer la tête que fit M. Gailhard, opérant sa petite inspection matinale d’usage dans son coquet établissement quand il s’aperçut que le Grand Escalier avait totalement disparu.

D’abord, et à bien juste titre, M. Gailhard se crut le jouet d’une illusion, la proie d’une hallucination et l’objet tout à la fois de quelque psychoxylostome mal déterminé.

Après les rites employés en pareil sport, frottage d’yeux, pincement du derme, appel au jugement d’autrui, etc., etc., M. Gailhard en demeurait à cette certitude :


Le Grand Escalier de l’Opéra

N’était plus là.

Où diable pouvait-il bien être passé !

La veille on avait joué La Walkyrie.

Après la représentation, un public délicieusement ému avait dégravi les illustres marches de Charles Garnier.

De ce détail, M. Gailhard se souvenait avec précision.

L’absence, d’ailleurs, à cette heure, du Grand Escalier, n’aurait pas manqué de susciter mille remarques dont beaucoup, loin de passer inaperçues, eussent au contraire déterminé la nomination immédiate d’une Commission d’Enquête.

Donc, pas de doute à cet égard, le Grand Escalier de l’Opéra avait disparu dans le courant de la nuit qui venait de s’accomplir.

Quel sage disait naguère : « Si l’on m’accusait d’avoir volé les tours de Notre-Dame, je commencerais par filer à l’étranger » ?

M. Gailhard connut ce frisson.


– Pourvu, Seigneur, inpetta-t-il, qu’on ne m’accuse pas

D’avoir mal surveillé

Notre Grand Escalier.

Et l’idée lui vint de fuir en Toulouse.

Mais, secouant vite cet instant de défaillance, M. Gailhard voyait bientôt – nous abrégeons – ses détections couronnées de succès.

Il ne s’était pas trompé.

À la tête d’une escouade d’agents, faisant brusquement irruption dans un antique et somptueux hôtel du Quartier Saint-James, il surprit une douzaine d’individus occupés à remonter et mettre en place les matériaux soigneusement numérotés du fameux Escalier.


– Que personne ne bouge, braqua M. Gailhard.

Le plus âgé des individus s’avança.

– C’est bien, Monsieur le Directeur. Nous sommes pris. Nous ne vous opposons la moindre rouspette. Rengainez !

– Qui donc êtes-vous ?

– M. Buissonnière, pour vous servir ; l’illustre Buissonnière, ancien directeur de l’École qui portait son nom. M. Buissonnière, actuellement chef de la Bande des Voleurs d’Escaliers.

– La Bande des Voleurs d’Escaliers ?

Est-ce donc d’aujourd’hui seulement que vous entendez parler d’escaliers dérobés ?

– Rien de plus juste, n’insista pas M. Gailhard.

– Jusqu’à présent – l’avez-vous remarqué ? – les escaliers dérobés se signalaient par leur étroitesse inconfortable, tortuosité, ténébrance et autres méphitismes. Pourquoi, me dis-je un jour, tant qu’à dérober des escaliers, ne pas en posséder remplissant de meilleures conditions de luxe et de salubrité ? C’est alors
(s’inclinant), Monsieur le Directeur, que nous pensâmes au vôtre.

– Allons, allons, fit bon-princièrement M. Gailhard, il ne vous sera rien fait pour cette fois, mais à la condition que vous remettiez immédiatement tout en place.

– J’allais vous le proposer, sanglota M. Buissonnière, visiblement bourrelé de remords.


Et voilà comment tant étrange aventure put se dénouer sans le moindre scandale grâce à la perspicacité d’abord, au tact ensuite, du directeur de notre première scène lyrique.


                                                                                  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .


Alphonse Allais, Le Journal, 6 décembre 1904.



Curieux cas de conscience



Les personnes qui n’ont pas l’habitude de faire le tour du monde auront beaucoup de peine à concevoir que, pendant cette année 1901, notre ami Henri Turot* (sans compter quelques autres personnes dont j’ignore les noms) aura vécu une journée de moins qu’eux.

Cette journée, nous raconte Turot dans son journal, est celle du mardi 18 juin.

C’est très curieux, mais c’est comme ça !

Dans l’agenda de notre globe-trotter, la page consacrée au mardi 18 juin est restée blanche.

Turot et ses compagnons de voyage se sont couché le lundi soir 17 juin et, le lendemain matin au réveil, ils se trouvaient être au mercredi 19 juin.

C’est que, pendant cette nuit, ces messieurs avaient passé le 180° de longitude et que, par conséquent, ils avaient dû sauter un jour du calendrier.

Quelques mots d’explication à ce sujet ne seraient peut-être pas superflus.

Demandons-les à Henri Turot lui-même.

Le 180° degré de longitude est la ligne imaginaire qui forme la limite entre l’Extrême-Orient et l’Extrême-Occident.

En partant de Paris, au fur et à mesure que vous marchez vers l’ouest1, l’heure est de plus en plus en retard sur celle de notre méridien.

Quand il est midi à Paris, il n’est encore que sept heures et demie du matin à New York, six heures et demie à Chicago, une heure et demie à San Francisco, une heure et demie à Honolulu.

En continuant ainsi vers l’ouest, on arrive au 180° degré où il y a douze heures de retard, c’est-à-dire qu’il y est minuit quand il est midi à Paris.

Au contraire, si nous marchons en sens inverse, vers l’est1, nous devons chaque jour avancer notre montre et nous constatons, par exemple, que, quand il est midi à Paris, il est environ dix heures du soir à Yokohama.

De Yokohama, si nous allons encore vers l’est, nous arrivons au 180° degré et, à ce moment, nous sommes de douze heures en avance sur l’heure de Paris.

À l’instant même où vous traversez cette ligne imaginaire, il vous faut donc sauter vingt-quatre heures pour vous trouver d’accord avec le calendrier.

Voilà comment une journée se trouva supprimée de l’existence d’Henri Turot, et si jamais, comme il en exprime lui-même la terreur, un juge d’instruction venait à lui demander :


     – Que faisiez-vous dans l’après-midi du 18 juin 1901 ?

     – Rien, devrait-il répondre en toute vérité.

     – Où étiez-vous ?

     – Nulle part !


                                                                                  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Si la question est déjà délicate au point de vue juridique, quel tourment ne présente-t-elle pas dès qu’on l’envisage sous l’angle religieux.

Cette journée, en effet, qui n’existe pas, si elle tombait un dimanche.

Devrait-on se croire dispensé des pratiques que nous enseigne la liturgie ?

Et si c’était un vendredi ?

Je vais plus loin : un Vendredi saint ?

Notre Saint-Père a-t-il prévu ce cas ?

Comment Turot, dont je connais l’intransigeance en ces sortes de matières, s’en serait-il tiré ?

Et Stiegler, lui, qui, partant vers l’ouest, dut redoubler un jour, au contraire !

Si ce double-jour avait été un double-dimanche, le rigide Stiegler aurait-il dû assister au Saint-Office deux jours de suite, ou faire maigre pendant quarante-huit heures, en cas de vendredi double ?

Ou bien encore – mais, là, nous retombons dans le profane – attraper une indigestion en fêtant deux Mardis gras successifs.

Ou encore…

Mais on n’en finirait pas à énumérer toutes les bizarreries qu’il est si facile d’éviter en n’allant jamais plus loin que Ville-d’Avray.


1 Comme le fit Henri Turot




* Henri Turot (1865-1920) fut journaliste, notamment au Journal, et député socialiste.
Il voyagea en Extrême-Orient en qualité de photographe amateur.
(note de l’Académie Alphonse Allais).


Alphonse Allais, Le Sourire, 17 août 1901.


La filouterie récompensée


     – Je coupe… atout… et passe cœur, conclut Anatole. Ça fait cinq… j’ai gagné.

Gustave devint blanc comme un linge qui serait livide et bégaya : C’est bien.

     – Qu’est-ce que tu veux, ma pauvre vieille, ça n’est pas ma faute.

Et Anatole accabla Gustave de sa commisération insultante.

Gustave était atterré.

Il y avait de quoi, dame !

Anatole et Gustave étaient deux vieux camarades d’enfance, d’école, de régiment, de noces, et, pour le moment, de haute dèche.

Quelle dèche, mon empereur !

Heureusement qu’il leur vint une idée.

Une mauvaise idée, bien entendu, mais ne vaut-il pas mieux avoir une mauvaise idée que pas d’idée du tout ?

Un matin, les deux camarades se promenaient dans les Champs-Élysées, alors presque déserts à cette heure matinale.

M. Grévy vint à passer.

Nos amis, à qui la misère n’avait rien enlevé de la bonne éducation native, se découvrirent respectueusement devant le premier magistrat de notre République.

Cet important fonctionnaire leur rendit le salut.


     – Sais-tu à quoi je pense, Gustave ? fit Anatole.

     – Non, Anatole, répondit Gustave.

    – Eh bien ! reprit Anatole, je songe que si un assassin se présentait, brandissant un poignard sur M. Grévy, nous lui ferions un rempart de notre corps…

     – Et que… continua Gustave, nous serions, pour ce fait, accablés d’honneurs et comblés des plus riches présents.

     – C’est bien cela.

Les amis jetèrent dans les Champs-Élysées un long regard circulaire.

Il y avait, ce matin-là, pénurie complète d’assassins, à moins, pourtant, que des sicaires ne fussent soigneusement cachés dans les
evonymus japonica qui constituent, en grande partie, les massifs de la grande promenade parisienne.

M. Grévy continua sa promenade sans être autrement inquiété dans son existence.

Ce qui n’empêcha pas certaine presse, à la solde des vieux partis, de publier le lendemain que le président avait eu une attaque dans la matinée.

La déconvenue de Gustave égala celle d’Anatole.

Le mirage des grands honneurs et des riches présents s’effondra dans la brume accoutumée et morne des journalières désespérances.

La conversation du retour fut pleine d’embarras.

Gustave n’osait rien dire de son idée à Anatole, lequel hésitait à confier la sienne à Gustave.

C’était bête.

À la fin, Gustave se décida, et presque en même temps, Anatole.


     – Voici… Puisqu’il n’y a pas d’assassins aux Champs-Élysées, il faudrait que l’un de nous se dévoue…

     – Se dévouât, releva Anatole.

     – Se dévouât, et que l’autre sauve le président.

     – Sauvât, releva de nouveau Anatole.

     – Zut ! fit Gustave.

     – Et qui se dévouera de nous deux ?

     – Ah voilà !

     – Nous ferons ça à l’écarté…

     – En cinq sec…


     – Si tu veux…

L’écarté, comme on l’a vu plus haut, à gauche, ne fut pas favorable à Gustave.

Mais comme il n’avait qu’une parole, le lendemain même de cette mémorable partie, il était posté dans l’avenue Gabriel.

M. Grévy ne se fit point attendre.

Bondissant comme un jaguar, Gustave terrassa le vieux Jurassien et menaça ses jours.

La scène avait été si rapidement menée qu’Anatole, surpris, n’arriva pas aussitôt.

Pour tuer le temps, Gustave enfonça dans l’épaule du président son large couteau japonais.

M. Grévy poussa un grand cri.

Il était temps.

Bondissant comme un second jaguar, Anatole dégagea le généreux octogénaire

J’ai dit qu’il était temps et je le répète.

Le successeur de Louis XIV perdait des flots de sang.

Aidé de quelques citoyens dévoués, Anatole ramena à l’Élysée l’auguste victime, tandis que d’autres citoyens non moins dévoués s’emparaient de l’assassin et le conduisaient au même palais (côté du poste).

Le jury de la Seine condamna Gustave à mort, et ce verdict fut accueilli par l’unanime applaudissement des honnêtes gens de tous les partis.

Quant à Anatole, on lui conféra sur-le-champ l’ordre du Mérite agricole, et comme il n’y avait pas pour le moment de situation vacante, on créa, sans plus tarder, un vingt et unième arrondissement à Paris, pour qu’il en fût le commissaire.

Le jour de l’exécution arriva.

Anatole tint à y assister.

Gustave passa fièrement devant son ancien ami, et lui jeta ces simples mots :


     – Dis donc, espèce de filou, pourquoi m’as-tu coupé cœur, puisque tu en avais. Je…

Il ne put achever. Les aides l’ayant entraîné.

Anatole ricana silencieusement, et un observateur attentif, muni d’un fort microphone, aurait pu entendre cette réflexion, trivialement exprimée :


     – Tu vas voir, mon vieux, si c’est cœur que monsieur Deibler va couper.

La foule se retira douloureusement impressionnée.



Alphonse Allais, Le Chat Noir, 23 octobre 1886.


Le réveil du 22


Lundi matin, j’ai bien ri, mais là, bien ri ! Et quand j’y repense, j’en ris encore.

J’avais passé la journée de dimanche à Versailles avec quelques débauchés de mes amis.

La journée fut calme, mais la soirée ne se passa point sans les plus fangeuses orgies. Intempérance et luxure mêlées !

Tant et si bien que je manquai froidement le dernier train de Paris.

Une grande incertitude me prit : devais-je retourner dans les mauvaises maisons d’où je sortais, ou si j’allais me coucher bourgeoisement en quelque bon petit hôtel bien tranquille ?

Mon ange gardien me souffla sur le front, dissipant les vilaines inspirations du démon, et me voilà dans le chemin de la vertu.

Le garçon de l’hôtel, réveillé sans doute d’un rêve d’or, me fit un accueil où ne reluisait pas l’enthousiasme.

Il m’annonça, néanmoins, que j’occuperais le vingt et un.

J’ai oublié de vous dire que je tenais énormément à me trouver à Paris, le lendemain, de très bonne heure. Mais cet oubli n’a aucune importance, et il est temps encore de vous aviser de ce détail.

Dans le bureau de l’hôtel était accrochée une ardoise sur laquelle les voyageurs inscrivent l’heure à laquelle ils désirent être réveillés.

J’eus toujours l’horreur des réveils en sursaut. Aussi ai-je, depuis longtemps, contracté la coutume d’inscrire, non pas le numéro de ma chambre, mais celui des deux collatérales.

Exemple : j’habite le 21 ; j’inscris, pour être réveillé à telle heure, le 20 et le 22.

De la sorte, le réveil est moins brusque.

(Truc spécialement recommandé à MM. les voyageurs un peu nerveux.)

La nuit que je passai dans cette auberge fut calme et peuplée de songes bleus.

Au petit jour, des grognements épouvantables m’extirpèrent de mon sommeil.

Une grosse voix, tenant de l’organe de l’ours et du chant du putois, ronchonnait :

– Ah ça, est-ce que vous n’allez pas me f… la paix ! Qu’est-ce que ça peut me f… à moi, qu’il soit six heures et demie ! Espèce de brute !

C’était le 20 qui tenait rigueur au garçon de le réveiller contre son gré.

Moi, je riais tellement que j’avais peine à me tenir les côtes.

Quant au 22, la chose fut encore plus épique.

Le garçon frappa à la porte : pan, pan, pan.

      
– Hein ? fit le 22, qui est là ?

      – Il est six heures et demie, Monsieur.

      – Ah !

Le garçon s’éloigna.

Je collai mon oreille sur la cloison qui me séparait du 22, et j’entendis ce dernier murmurant d’une voix délabrée : « Six heures et demie ! Six heures et demie ! Qu’est que j’ai donc à faire, ce matin ? »

Puis, l’infortuné se leva, fit sa toilette, s’habilla, toujours en mâchonnant à part lui : Six heures et demie ! Six heures et demie ! Que diable ai-je donc à faire, ce matin ?

Il sortit de l’hôtel en même temps que moi.

C’était un homme d’aspect tranquille, mais dont l’évidente mansuétude se teintait, pour l’instant, d’un rien d’effarement.

Je gagnai ma gare hâtivement, mais non sans me retourner, parfois, vers mon pauvre 22.

Maintenant, il fixait le firmament d’un regard découragé, et je devinai, au mouvement de ses lèvres, qu’il disait :
« Que diable pouvais-je bien avoir à faire, ce matin ? Six heures et demie ! »

Pauvre 22 !



Alphonse Allais, Le parapluie de l'escouade, Paul Ollendorff, éditeur 1893.


La jeune fille et le vieux cochon


Il y avait une fois une jeune fille d’une grande beauté qui était amoureuse d’un cochon.

Éperdument !

Non pas un de ces petits cochons jolis, roses, espiègles, de ces petits cochons qui fournissent au commerce de si exquis jambonneaux.

Non.

Mais un vieux cochon, dépenaillé, ayant perdu toutes ses soies, un cochon dont le charcutier le plus dévoyé de la contrée n’aurait pas donné un sou.

Un sale cochon, oui !

Et elle l’aimait… fallait voir !

Pour un empire, elle n’aurait pas voulu laisser aux servantes le soin de lui préparer sa nourriture.

Et c’était vraiment charmant de la voir, cette jeune fille d’une grande beauté, mélangeant les bonnes pelures de pommes de terre, le bon son, les bonnes épluchures, les bonnes croûtes de pain.

Elle retroussait ses manches et, de ses bras (qu’elle avait fort jolis), brassait le tout dans de la bonne eau de vaisselle.

Quand elle arrivait dans la cour avec son siau, le vieux cochon se levait sur son fumier et arrivait trottinant de ses vieilles pattes, et poussant des grognements de satisfaction.

Il plongeait sa tête dans sa pitance et s’en fourrait jusque dans les oreilles.

Et la jeune fille d’une grande beauté se sentait pénétrée de bonheur à le voir si content.

Et puis, quand il était bien repu, il s’en retournait sur son fumier, sans jeter à sa bienfaitrice le moindre regard de ses petits yeux miteux.

Sale cochon, va !

Des grosses mouches vertes s’abattaient, bourdonnantes, sur ses oreilles, et faisaient ripaille à leur tour, au beau soleil.

La jeune fille, toute triste, rentrait dans le cottage de son papa avec son siau vide et des larmes plein ses yeux (qu’elle avait fort jolis).

Et le lendemain, toujours la même chose.

Or, un jour arriva que c’était la fête du cochon.

Comment s’appelait le cochon, je ne m’en souviens plus, mais c’était sa fête tout de même.

Toute la semaine, la jeune fille d’une grande beauté s’était creusé la tête (qu’elle avait fort jolie), se demandant quel beau cadeau, et bien agréable, elle pourrait offrir, ce jour-là, à son vieux cochon.

Elle n’avait rien trouvé.

Alors, elle se dit simplement : « Je lui donnerai des fleurs. »

Et elle descendit dans le jardin, qu’elle dégarnit de ses plus belles plantes.

Elle en mit des brassées dans son tablier, un joli tablier de soie prune, avec des petites poches si gentilles, et elle les apporte au vieux cochon.

Et voilà-t-il pas que ce vieux cochon-là fut furieux et grogna comme un sourd.

Qu’est-ce que ça lui fichait, à lui, les roses, les lys et les géraniums !

Les roses, ça le piquait.

Les lys, ça lui mettait du jaune plein le groin.

Et les géraniums, ça lui fichait mal à la tête.

Il y avait aussi des clématites.

Les clématites, il les mangea toutes, comme un goinfre.

Pour peu que vous ayez un peu étudié les applications de la botanique à l’alimentation, vous devez bien savoir que si la clématite est insalubre à l’homme, elle est néfaste au cochon.

La jeune fille d’une grande beauté l’ignorait.

Et pourtant c’était une jeune fille instruite. Même, elle avait son brevet supérieur.

Et la clématite qu’elle avait offerte à son cochon appartenait précisément à l’espèce terrible clematis cochonicida.

Le vieux cochon en mourut, après une agonie terrible.

On l’enterra dans un champ de colza.

Et la jeune fille se poignarda sur sa tombe.




Alphonse Allais, À se tordre, Paul Ollendorff, éditeur 1891.


Les deux Hydropathes
(Histoire fumiste en deux tableaux dont un prologue.)

PROLOGUE


C’était un samedi, au café du Coucou… Il pouvait être neuf heures du soir. Deux jeunes gens, qu’on pouvait reconnaître pour hydropathes, sans y être exercé depuis longtemps, terminaient un mazagran très mouillé de cognac. L’un d’eux dit : « Il serait temps d'aller à la séance », et, tirant de son gousset un disque d’argent, il en frappa la table de marbre à petits coups. Ce devait être un signal, car Élise, qui était assise à côté, vint recevoir sa monnaie. Le jeune homme, en bon hydropathe, laissa à la jeune femme un plantureux pourboire, et tous deux se levèrent.

Le premier enfila un long ulster et se couvrit d’un petit chapeau gris en feutre mou. L’autre enveloppa sa personnalité d’un ample mac-farlane, et surmonta le tout d’un chapeau haut de forme.

Ils sortirent, longèrent la rue de Vaugirard, tournèrent à gauche dans le boulevard Michel. Arrivé au coin de la rue Soufflot, l’Ulster dit :

– Prenons la rue Soufflot, la place du Panthéon, la rue Clovis, la rue Cardinal-Lemoine, c’est bien plus simple.

Le Marc-farlane, d’une voix ferme, reprit :

– Tu es fou. Voyons. Il est infiniment plus raisonnable de descendre le boulevard Michel, et d’enfiler la rue des Écoles jusqu’à la rue Jussieu.

La discussion dura quelques instants, amicale, mais animée.

– Veux-tu que je te dise, termina l’Ulster, va par ta rue des Écoles, moi j’irai par la rue Clovis. Nous verrons qui sera arrivé le premier.

Tous deux, après avoir fait quelques pas chacun dans leur direction, revinrent au point de départ, et le Mac-farlane d’une voix méfiante :

– Tu sais, hein, pas de sapin !

– Es-tu bête.
Fin du prologue

DEUXIEME TABLEAU


    Huit minutes environ après les faits que nous venons de raconter, deux fiacres trinquèrent violemment à l’angle des rues de Jussieu et Cardinal-Lemoine. L’un descendait du Panthéon, l’autre venait de la rue des Écoles.

     De ces deux sapins émergèrent brusquement deux jeunes gens d’apparence furibarde. Le premier était vêtu d’un long ulster, et coiffé d’un petit chapeau gris en feutre mou. L’autre était enveloppé d’un ample mac-farlane, le tout recouvert d’un chapeau haut de forme.

     Je m’approchai pour voir…

     Ce n’étaient pas eux.


Fin du deuxième tableau



Alphonse Allais, L'Hydropathe, 15 mars 1880

NB : Ce même conte sera publié par Le Chat Noir daté 9 janvier 1886. Dans ce numéro, le « chapeau haute forme » de la fin du conte, sera orthographié plus justement « chapeau haut de forme ».


Dans la peau d'un autre.

Nous en étions au dessert et peut-être même au café et peut-être même plus loin encore, quand un de nos convives, l'occultiste Jean Fourié, celui que nous ne ratons jamais, comme de juste, d'appeler le Sâr Jean Fourié, mit sur le tapis la question de la Rose+Croix.
Tout ce qui pouvait passer pour une table dans l'appartement se mit, sans plus de retard, à valser comme feuilles mortes, au grand dam des porcelaines qui, dès lors, jonchèrent le sol en assez grande quantité pour déterminer des volumes entiers de Sully-Prudhomme.
(Moi, je m'en fichais pas mal, tant mon verre était vide.)
Magie, cabale, satanisme, théosophie, ésotérisme, Peladan, Paul Adam, Brosse Adam, au-delà, ailleurs, pas par là, là-bas, émaillaient la plus grabugeuse des conversations.
Les yeux des spiritualistes luisaient comme d'un feu intérieur et les matérialistes avaient, froidement, des haussements d'épaules (Nord).
Quant aux indifférents, leur attitude consistait à s'enfiler des verres d'Irish Wiskey, comme s'il en pleuvait.
Pour ce qui est de moi, si ce détail peut vous intéresser, je me trouvais à la fois spiritualiste, matérialiste et indifférent. (Il y a des jours où on est en train.)

La force n'était-elle vraiment qu'une propriété de la matière ?
Et je me prenais à en douter, fou d'angoisse. N'y aurait-il pas, qui sait ? Des esprits baladeurs en l'ambiance, insubstanciels ? Mais alors ?
Un nouveau verre de wiskey m'apporta quelque calme, cependant que le Sâr Jean Fourié causait maintenant bouddhisme, avatar et autres.
On pouvait, affirmait-il, vous enlever votre Moi comme un simple mouchoir de poche et le trimbaler dans l'enveloppe périssable d'un autre humain dont vous héritiez de l'âme, durant cette opération.
Du coup, un matérialiste de la bande perdit patience et s'écria :

– Tas de… niais ! (Ce fut même un autre mot qu'il employa.) Tas de… niais ! Camionneurs d'âmes ! Vous donnez raison à vos théories, car vous avez tous dans le crâne des esprits d'andouilles. Dites-moi tout de suite, pendant que vous y êtes, qu'on pourrait faire émigrer le son du gros bourdon de Notre-Dame dans cette sonnette de salle à manger ! Tas de… niais !

(J'insiste pour dire que ce fut un autre mot qu'il employa.)

-o-

Entre ceux qui se faisaient remarquer par leur mutisme, je signalerai spécialement notre brave ami, l'Américain Harry Covayre.
Harry Covayre employait, pour le moment, toute son énergie à se confectionner des grogs au wiskey, compositions où il entrait relativement peu de sucre, et pour ainsi dire, presque pas d'eau.

– Et toi, Harry, fit l'un de nous, crois-tu aux avatars ?

– Si quelqu'un ici veut que je tombe raide mort, il n'a qu'à me parler de cette question. Elle me rappelle la plus effroyable période de ma vie…
– !! !???… !!! nous écriâmes-nous simultanément.
– Oh ! pour Dieu ! continua Harry en proie à la plus vive détresse, ne me parlez jamais de la transmigration du Moi.
– !!!… !!! insistâmes-nous.
– Tel que vous me voyez, je me suis promené toute une journée à Paris, dans la peau d'un autre, d'un autre que je ne connaissais ni d'Eve ni d'Adam [Pel]. Si vous croyez que c'est agréable ?
– Conte-nous ça, Harry.

Et Harry Covayre voulut bien nous conter ça !

-o-

Il y a environ un an.
Comme aujourd'hui, nous avions passé toute la nuit chez un camarade du Quartier latin à causer de choses surnaturelles ou réputées telles.
On avait fait tourner les tables, on avait évoqué des esprits, très gentils, ma foi, et très complaisants. Il faut croire qu'on n'est pas très occupé dans l'autre monde, car, au premier appel, tous ces messieurs, Homère, Alcibiade, Jésus-Christ, saint Thomas, Louis-Philippe, feu Toupinel se mirent à notre disposition, le plus gracieusement du monde.
Débarqué depuis peu à Paris, je me sentis fortement émotionné par ce genre d'exercice, et, au petit matin, je crus devoir sortir à l'anglaise.
Dire que je n'avais rien bu, au courant de cette séance, serait un mensonge impudent. Bref, je me sentis tout drôle, dès que l'air frais de la rue frappa mon visage.
Je descendis la rue Saint-Jacques et me trouvai devant la Morgue.
Machinalement, j'entrai.
Horreur des horreurs, le premier cadavre que j'aperçus sur les froides dalles était celui de ma petite bonne amie d'alors, une brave fille qui me trompait avec toute la Rive Gauche. (C'est pour ça, je crois, que j'y tenais tant.)
Epouvantabile visu !
Livide, je me précipitai dans le greffe.

– Monsieur, fis-je, je connais la jeune fille…
– Votre déclaration est inutile, monsieur, on a trouvé sur elle des papiers qui établissent son identité. Elle s'est noyée avec son amant, ainsi que le dit une lettre…
– Mais c'est moi, son amant !
– Non monsieur, c'est le jeune homme couché sur la dalle voisine.

La curiosité l'emporta sur la douleur, et j'allai contempler les traits de mon rival.
Or, mon rival, savez-vous qui c'était ?
Non, vous ne savez pas !
C'était moi, MOI !
Je me sentis à la tête comme une forte fêlure.
Le macchabée que j'avais sous les yeux, c'était bien MOI, et ses vêtements, c'étaient bien les MIENS.

– Voyons, fis-je à part moi, du calme !

Et je dis au greffier de l'air le plus tranquille que je pus :

– Comme ce jeune homme me ressemble ! Ne trouvez-vous pas ?

Le greffier éclata de rire :

– Il vous ressemble comme moi je ressemble au pape.

Je ne fis qu'un bond jusqu'au miroir du greffe.
L'image reflétée fut celle d'un grand garçon pâle avec des favoris noirs. (Vous voyez comme ça me ressemblait.)
Je jetai un coup d'œil sur les vêtements que je portais. J'étais costumé d'un complet à carreaux gris, comme je me rappelais n'en avoir jamais porté.
Les papiers que recelait le portefeuille étaient ceux d'un Espagnol totalement inconnu de moi.
Moi, ou plutôt mon corps était mort, mon âme se trouvait chez cet imbécile.
Et moi qui ne savais pas un mot d'espagnol !
Ah ! c'était gai !
Voyez-vous d'ici ma situation ?
Je tombais de sommeil.
Aller me coucher, mais où ?
Chez moi ? Chez lui ?
Chez moi, on ne me recevrait pas.
Chez lui… qu'est-ce que diraient sa femme, ses enfants, en constatant que je ne savais pas l'espagnol.
J'avais son adresse, sa rue, son numéro. Mais son étage ?
Impossible de demander au concierge qui m'aurait cru subitement devenu fou.
Et puis que dire à sa femme ? Que lui dire ?
Oh mon Dieu !
J'ai eu bien des embarras au cours de mon existence, mais jamais autant que ce jour-là.
Je me rendis dans les endroits où j'avais coutume de fréquenter.
Personne naturellement ne voulut me reconnaître.
Par contre, quelques inconnus me saluèrent, me serrèrent la main, me causèrent d'une foule de choses mystérieuses auxquelles je répondis saura-t-on jamais comment.
J'allai prendre un verre au café de la Paix où un garçon m'apporta tout de suite la Epoca.
Puis deux messieurs qui passaient en voiture m'ayant aperçu, descendirent et l'un d'eux me remit rapidement un billet de mille francs, qu'il devait sans doute à l'autre, en baragouinant un jargon tout à fait bizarre.
Mon Dieu, mon Dieu, quelle existence s'ouvrait pour moi !
Je pris mon parti brusquement :

– Je me tuerai demain.

Mais songeant qu'on serait bien bête de se tuer avec cinquante louis dans sa poche (plus une dizaine contenus dans un porte-monnaie préalable), je me ruai dans les orgies les plus byzantines.
Quels souvenirs, mon Dieu ! »

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .


-o-

Comme si ces souvenirs l'étranglaient, Harry Covayre absorba d'un coup un copieux grog au wiskey où il n'y avait pas du tout de sucre, et de l'eau pas davantage.
– Et au bout de combien de temps, fit l'un de nous, ton âme réintégra-t-elle sa véritable enveloppe ?
Harry répondit froidement :
– Le lendemain matin seulement, quand je fus dessoulé.

Alphonse Allais, « Dans la peau d'un autre », Vive la vie ! E. Flammarion, 1892

Retour en haut de page

Grande intelligence d'une toute petite chienne.

J’ai dit assez de mal des chiens, j’ai assez blâmé leur platitude et leur servilité, j’ai assez souvent bafoué ces pauvres cabots pour leur rendre, aujourd’hui, un semblant de tardive justice.

Je proclame donc que les chiens sont très intelligents et même plus intelligents qu’on ne croit.

Les exemples de chiens malicieux foisonnent dans les traités spéciaux où il est question de l’esprit des bêtes, mais je ne crois point qu’un cas pareil à celui qui suit ait jamais figuré dans un de ces recueils.

L’histoire m’en a été contée par une jeune femme dont l’excessive frivolité n’enlève rien au charme de son commerce.

Je laisse la parole à cette évaporée :

̶ Imaginez-vous, mon pauvre monsieur, que j’ai failli perdre Jip, ma petite Jijip, la petite Jijip à sa mémère (baisers répétés sur le noir et frais museau de Jip, dérisoire échantillon de la race canine).

Oui, monsieur, Jip avait pris la clef des champs. Oh la vilaine qui a fait de la peine à sa mémère ! Jip s’était tiré des papattes, un beau matin, et sans collier, encore !

Ah ! mon pauvre monsieur, si vous m’aviez vue ! Une folle, monsieur, une vraie folle !

Immédiatement, j’envoie tout le monde dans les environs. Jip ! Jip ! Jip !

Pendant toute la journée, on n’entendit que ce cri dans le quartier !

La nuit vient : pas de Jip !

Ah ! mon pauvre monsieur, la nuit que j’ai passée ! Je n’en souhaiterais pas une semblable à mes pires ennemis.

Dès le lendemain, on va chez l’imprimeur et on lui commande des tas d’affiches : « Il a été perdu une petite chienne, etc., etc., répondant au nom de Jip, etc., etc., le signalement, etc., etc., l’adresse, etc., etc., récompense, etc., etc., » enfin, tout ce qu’il fallait pour retrouver cette petite horreur. (Baisers frénétiques comme plus haut.)

En deux heures, toutes ces affiches étaient collées sur les murs de Paris ( je croyais même que c’était plus long à exécuter, ce travail ).

La journée se passe, nulle Jip ! Le soir tombe, nulle Jip ! Sur nous la nuit se prépare à étendre ses voiles, pas plus de Jip que sur la main !

Tout à coup, je pousse un cri d’horreur !

Mes yeux venaient de se fixer sur un spécimen de l’affiche en question : Il a été perdu… etc…

Cet imbécile d’imprimeur n’avait-il pas écrit Gyp au lieu de Jip, vous savez bien Gyp, comme le nom de cette dame qui écrit des choses si amusantes !

Tout était à refaire.

J’allais me jeter sur un canapé en poussant des sanglots inarticulés quand voilà ma femme de chambre qui entre en criant : « Jip ! Jip ! Jip est retrouvée ! »

Et cette abomination de Jip qui se jette à moi, folle de joie !

Dans l’antichambre, il y avait un homme mal mis, un individu, je crois, qui me dit avoir trouvé Jip dans un quartier perdu, du côté de la rue de Rivoli. Il l’avait reconnue d’après le signalement donné par l’affiche, l’avait appelée Gyp ! Gyp ! et rapportée docile à sa pauvre mémère en pleurs. Et voilà !

Ainsi, cette petite bête avait parfaitement compris, quand on l’appelait Gyp, qu’il se commettait une erreur, et que c’est bien d’elle, Jip, qu’il s’agissait.

Combien d’hommes qui s’appellent Durand ne se retourneraient pas si on les appelait Martin, même s’il s’agissait de leur salut !


Alphonse Allais, « Pour cause de fin de bail », Éditions de la revue blanche, 1899.



Retour en haut de page

Un cas peu banal, nous semble-t-il

Nous étions trois personnes dans ce compartiment.

Trois, pas une de moins, pas une de plus, détail qui a son importance, ainsi qu’on va voir.

Ces trois personnes se dénombraient ainsi :

- 1° L’infatigable remueur d’idées qu’est l’auteur de ces lignes et que je me permets de citer en tête à cause de la situation suprématique qu’il occupe dans les lettres aujourd’hui ;

- 2° Un monsieur d’aspect quelconque, mais si formidablement quelconque que cela en devenait une curieuse originalité ;

- 3° Celle-là, je l’ai gardée pour la bonne bouche, comme disent les gens : une jeune fille d’une indicible beauté. Mais pourquoi faut-il, ô jeune fille d’une indicible beauté, que votre charmant visage recèle tant de non moins indicible tristesse !


Jeune et jolie comme vous êtes, point pauvre ainsi que l’indiquent votre vêtement et vos parures, que vous manque-t-il donc pour rire à la vie de toutes vos affriolantes quenottes ?

Je l’ignorais et maintenant que je le sais, comme je vous plains, ô jeune fille d’une indicible beauté !

Cependant, le monsieur quelconque redoublait encore de quelconquisme et mon intérêt se portait de préférence sur ma désolée compagne de route.

Quelques petits services que je lui rendis, une glace aidée à lui baisser (sic), un livre ramassé, n’arrivèrent pas à lui arracher le moindre merci oral, mais quel sourire de gratitude, quel ineffable et douloureux sourire !

Tout à coup il se déroula le plus bizarre des phénomènes.

Sans que ni le remueur d’idées, ni le quelconque, ni la jeune fille eussent desserré les lèvres, une voix s’éleva dans le compartiment, une voix étrange, à la fois lointaine et proche.

Et cette voix disait :


– C’est bien la première fois, pardieu, que je voyage avec une demoiselle aussi exquise.

Qui de nous trois parlait ainsi ?

À moins que la voix ne vînt d’un compartiment voisin.

Mais non, avec le grondement du train, on n’eût pu percevoir aussi distinctement les mots prononcés.

Le plus curieux de l’affaire, c’est que mon effarement, bien légitime, ne semblait partagé ni par le quelconque, ni par la jeune fille que le mystérieux propos aurait pourtant dû intéresser.

De nouveau la voix s’éleva :


– C’est malheureux qu’elle ait un air si triste, la belle demoiselle… Et quelle joie ce serait de la pouvoir consoler !

Même indifférence chez mes deux compartimentaux.

Étais-je donc la proie d’une hallucination ?

L’énigmatique organe continuait ses galanteries, sans que la lumière arrivât à se produire dans mon esprit.

Quand soudain la jeune fille se tourna vers le quelconque et lui dit d’un ton plutôt sec, mais d’une voix harmonieusement timbrée :


– Si c’est pour m’étonner, monsieur, que vous vous livrez à toute cette ventriloquerie, je vous avertis que vous perdez votre temps et votre peine.

– Vous êtes donc bien difficile à épater, mademoiselle ?

– Ça n’est pas ça.

– Quoi donc alors ?

– C’est que je suis sourde et muette de naissance.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Maisons-Laffitte !

Le quelconque descendit.

Demeuré seul avec la jolie sourde-muette.


– Pardonnez mon indiscrétion, mademoiselle, mais si vous êtes sourde, ainsi que vous le dites – et quel intérêt avez-vous à mentir ? – comment avez-vous pu entendre les propos que vous tenait cet imbécile de ventriloque ?

– Pareillement aux aveugles lesquels, comme l’indique leur nom, dénués de la vue, suppléent à ce manque par une sorte d’hyperesthésie de leurs quatre autres sens au point de remplacer le manquant, de même, moi, pauvre sourde, suis arrivée à remplacer le sens de l’ouïe par une extraordinaire subtilité de la vue, si bien que je lis sur les lèvres de mon interlocuteur les paroles qu’il prononce et cela, monsieur, avec la même précision que vous pouvez les entendre avec vos deux oreilles.

– Parfaitement, mademoiselle, et je n’ignorais point ce détail, mais je vous ferai remarquer que ce monsieur, en qualité de ventriloque, ne remuait point les lèvres.

– Oui, mais son estomac et son abdomen étaient agités de légers mouvements imperceptibles de vous, grossier entendant, mais facilement interprétables de moi, subtile sourde.

– Rien, en effet, mademoiselle, ne saurait être plus simple.

– N’est-ce pas ?

– Cependant, une question encore, si cela ne vous fatigue pas trop.

– Au contraire.

– Si vous êtes muette, mademoiselle, ainsi que vous le dites – et quel intérêt avez-vous à mentir ? – comment pouvez-vous vous exprimer avec cette facilité ?

– Parce que, monsieur, rien n’interdit aux muets d’être ventriloques, ce qui est mon cas.

– Tous mes compliments, mademoiselle, mais – et ce sera ma dernière indiscrétion – étant ventriloque, pourquoi parlez-vous en remuant les lèvres ?

– Simple coquetterie de jeune fille, monsieur, de jeune fille fort affligée de son infirmité et qui veut faire croire aux gens qu’elle entend et parle comme tout le monde.





Alphonse Allais, Le Sourire, 22 juillet 1905.



Retour en haut de page